hn:hn.ch.ferdinanddreyfus.1950a
Différences
Ci-dessous, les différences entre deux révisions de la page.
| Les deux révisions précédentesRévision précédenteProchaine révision | Révision précédente | ||
| hn:hn.ch.ferdinanddreyfus.1950a [2024/08/20 17:39] – bg | hn:hn.ch.ferdinanddreyfus.1950a [2024/08/21 06:22] (Version actuelle) – bg | ||
|---|---|---|---|
| Ligne 1: | Ligne 1: | ||
| + | **[[hn: | ||
| + | |||
| + | ======Quelques lettres====== | ||
| + | ---- | ||
| + | ======PAGE EN CONSTRUCTION====== | ||
| + | ---- | ||
| + | CHARLES | ||
| + | I£ . | ||
| + | PARIS | ||
| + | 1950 | ||
| + | à à | ||
| + | O? | ||
| + | PARIS | ||
| + | 195° | ||
| + | l1 | ||
| + | U | ||
| + | Charles | ||
| + | Ferdinand DREYFUS | ||
| + | |||
| + | 1950 | ||
| + | 3 | ||
| + | FERDINAND-DREYFUS | ||
| + | « Les membres de ma famille et les amis qui, toujours, ont embelli ma vie, les fils d’élection qui, depuis 1919, l’ont enrichie et soutenue par leur affection, quelque douleur profonde qu’ait pu me causer la. conduite de certains d’entre eux à mon égard — de certains auxquels je m’étais le plus ardemment sacrifié — tous ont pu rece voir de moi beaucoup de lettres où | ||
| + | j’ai souvent mis beaucoup de moi- même, de mes élans, de mes joies, de mes sentiments les plus intimes. S’il plaît à quelques-uns de mes pro ches de rassembler des lettres, de les relire, voire d’en faire imprimer quel- que recueil, non pour la vente, mais | ||
| + | pour l’agrément | ||
| + | de ceux qui m’ont | ||
| + | aimé, | ||
| + | |||
| + | =====INTRODUCTION===== | ||
| + | |||
| + | * Charles Ferdinand-Dreyfus est né à Paris, le 14 janvier 1888, boulevard de Courcelles. Ses parents acquirent, peu après sa naissance, une maison sise 98, avenue de Villiers : l' | ||
| + | L’atmosphère familiale était ordonnée, travailleuse. Son père, avocat, homme politique, avait été député de l’arrondissement de Rambouillet. Battu aux élec tions de 1885, il ne cessera, écrivant, publiant et plai dant, de penser au Parlement, jusqu’au jour où, en 1905, il deviendra ' | ||
| + | Un pastel | ||
| + | (1) On le désignera sous son prénom comme ses familiers, comme les quelques trois cents élèves qui passèrent à l' | ||
| + | INTRODUCTION | ||
| + | vers la dixième année : beau petit garçon, brun et rose ; debout, jambes écartées, mains aiix poches des culottes cozirtes ; costume de velours bleu à collerette blanche, escarpins. Les yeux rient, mutins. | ||
| + | Charles était soigné, avec dévouement, | ||
| + | gnera, jusqu en 1940, une reconnaissante affection. On pouvait voir, aux quotidiennes promenades de l' | ||
| + | La vie de Charles s' | ||
| + | fonds marécageux, | ||
| + | Est-ce en 1902 ou en 1903 que furent reçus à la Germanie les membres de la Société archéologique de Rambouillet ? Dix landaus déversaient des personnages vêtus de noir. Après le goûter, les voitures, à la file, allaient au trot, par les chemins de l’Yveline: | ||
| + | Il rientra au lycée Carnot qu’en quatrième. Ses études classiques avaient été dirigées par un maître de ce lycée, M. Martel — qu’un autre guide avait devancé et continuait d’appuyer : sa mère. De la solide culture de cette femme remarquable, | ||
| + | Taquin, Charles se plaisait à « faire marcher », gentillement, | ||
| + | |||
| + | Tu verras | ||
| + | Est-ce pour avoir assisté aux dîners, trop nombreux à son gré, donnés par ses parents, que Charles aura éprouvé, très jeune, l' | ||
| + | |||
| + | Pendant les années de son adolescence, | ||
| + | (1) Cf. Ferdinand- Dreyfus : Discours et rapports, avec une introduc tion par René Millet, | ||
| + | (2) Après la mort de Mme Ferdinand-Dreyfus, | ||
| + | les opérettes d' | ||
| + | La Germanie avait été villégiature et résidence élec torale. En 1904, le propriétaire n'en ayant pas renou velé le bail, les Ferdinand-Dreyfus se rendaient acqué reurs, dans le même arrondissement de Rambouillet, | ||
| + | Il y eut, chez Charles, quelque mélancolie à s' | ||
| + | A Soucy, amis, camarades étaient reçus par ses parents qui offraient mieux qu'une hospitalité fas tueuse : les grâces de leur accueil. | ||
| + | Après de nombreux succès scolaires et au concours général, Charles quittait Carnot, entrait à Condorcet où il voulait recevoir l' | ||
| + | |||
| + | Chartier qui deviendra célèbre sous le nom d’Alain. Malgré une très bonne philosophie, | ||
| + | Ses blagues, son ironie ? Une pudeur. A la vérité, il était sérieux, intérieur, exceptionnellement sensible, tendre comme une mère. | ||
| + | Quelques embarras de santé l’avaient contraint à prendre un repos prolongé dans le Midi, à Antibes, au Cap Martin. L’immobilité, | ||
| + | * | ||
| + | ** | ||
| + | Dix-neuvième année. La loi militaire accordait une dernière fois aux étudiants la possibilité de faire dix mois de service, et non trois ans. Ces dix ' | ||
| + | 13 | ||
| + | Depuis 1905, Charles s' | ||
| + | japonais », le « Bruand », « L' | ||
| + | « Suzanne Desprès ». Au manteau de la cheminée à hotte de grès, des cuivres, fleuris, selon les saisons, de pois de senteur, de coréopsys, de cosmos, de delphi- niums, de gaillardes. Fleurs vivaces surtout. Jamais de dahlias. | ||
| + | A travers les années, Charles gardera son amour des fleurs, à propos duquel sa mère disait : « Je ne commande pas de corbeilles, Charles me fait mes tables. » Quand les difficultés l' | ||
| + | fleurs ; de feuillages multicolores, | ||
| + | L' | ||
| + | Il n' | ||
| + | |||
| + | Sainte-Chapelle dans le creux d'un vallon. Le cocher Jules dont la nonchalance agaçait Charles (qui s en séparera, un jour, comme du vieux jardinier Minos, malgré leurs longs états de service, parce qu'il n'ad mettait pas chez lui les paresseux), tapait sur « Coco ». Les buttes de Bâville, le Val Saint-Germain, | ||
| + | Il n'y avait chez Charles nulle littérature, | ||
| + | Il avait atteint sa vingt-troisième année sans crise sentimentale ; du moins, sans avoir fait part d' | ||
| + | A la Noël 1910, il rencontrait, | ||
| + | (i) Cf. sa thèse | ||
| + | classique | ||
| + | De la vingt-deuxième année à la vingt-sixième année, les journées de Charles restaient consacrées à rharmonie et à la composition. Mais le doute ne com mençait-il pas de le poindre P II notait (y octobre 1913) .* « J’écris avec enthousiasme et non sans abondance ... peut-être ce que j’écris en ce moment ne me dégoûtera pas tout à fait quand ce sera devenu un vaste morceau de symphonie — tr*ès héroïque. » | ||
| + | Au printemps de 1914, un élan d’espérance, | ||
| + | La politique européenne, | ||
| + | De la crise de 1911 à celle de 1914, tous les Français, certes, avaient ressenti les menaces grandissantes. Mais, à Soucy, l’on taisait l’inquiétude sous la grâce des propos. Inoubliables soirées sur la terrasse, dans le parfum du chèvrefeuille. Le « petit père » (ainsi les familiers désignaient le cher M. Ferdinand- Dreyfus) glissait aux délices de la conversation.INTRODUCTION | ||
| + | Juillet 1914. L' | ||
| + | (1) La correspondance qu'on va lire a été classée en cinq parties, sans tenir compte rigoureusement de la chronologie. Il a paru préférable, | ||
| + | |||
| + | =====I. JEUNESSE===== | ||
| + | |||
| + | =====Lettre à un ami d' | ||
| + | |||
| + | ====Lectures==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Je lis, je pianote, je suis mou et un peu fatigué, j’ai besoin de me secouer le plus tôt possible à l’air, | ||
| + | loin de la poussière lourde qui monte de Paris et de l’odorant bois de Boulogne à Saint-Cloud, | ||
| + | (1) C.F.-D. habitait à Saint-Cloud chez ses grands-parents maternels (Porgès), dont la maison dominait la vallée de la Seine et le bois de Boulogne.20 | ||
| + | un peu | ||
| + | du | ||
| + | œuvre | ||
| + | du Schumann... | ||
| + | |||
| + | ====Vacances==== | ||
| + | |||
| + | * //12 août 1904// | ||
| + | mélo, quoique mythologique, | ||
| + | j’ai | ||
| + | Weber, | ||
| + | ... | ||
| + | Du Pont, vallée de Joux, canton de Vaud. | ||
| + | |||
| + | ... Paysage semblant en carton. Petit village suisse avec petite église, tilleul, fontaines. Lac bleu. Pâturages vert tendres, et grandes et superbes forêts de sapins verts foncés avec rochers paraissant en stuc, mais mousse analogue à chevelure de Naïades, et fraises minuscules et fort plaisantes. | ||
| + | |||
| + | ====Convalescence==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * « J’espère que tu t’associes aux manifestations philorusses ou plutôt russophiles et antitsaristes. Moi, je m’y associe... de loin ; d’autant plus quon | ||
| + | (1) C. F.-D., fatigué par des migraines, sc repose à Saint-Raphad.n’y fait rien. Mais, s’il y a des gens qui croient que des discours sonores et vides peuvent aider le prolé tariat russe à fiche par terre le tsar et les grands-ducs, | ||
| + | |||
| + | ====Projets d' | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Je suivrai, pendant une dizaine de jours, un traite ment de piqûres | ||
| + | piqûres ne font pas définitivement disparaître mes maux de tête, je jette mon bonnet par-dessus les moulins, autrement dit je renonce pour cette année à licence d’allemand et à examen de droit, et je vais m’installer à Soucy. En même temps j’aiderai à installer Soucy, ce qui m’amusera, | ||
| + | Je remarque que, depuis plus de trois pages, je parle de moi et je ne me fiche plus de toi. Il ne faut pas perdre la bonne habitude qui consiste à faire un peu monter à l’arbre ses plus chers amis.o | ||
| + | |||
| + | ====Fraulein Mortensen==== | ||
| + | |||
| + | * //18 Septembre | ||
| + | |||
| + | * J’ai à demeure depuis dix-sept jours mon ancienne institutrice, | ||
| + | |||
| + | ====Invitation à un voyage à Provins==== | ||
| + | |||
| + | * //26 janvier | ||
| + | |||
| + | * Même s’il | ||
| + | Sur le quai de départ pour Provins, à 9 heures, Mon joli cœur. | ||
| + | Prends | ||
| + | Sainte-Croix, | ||
| + | Le train part à neuf heures neuf, et il arrive | ||
| + | A dix heures cinquante-six près de la rive | ||
| + | De la verte Voulzie et du pâle Durtaint, | ||
| + | Mon cher crétin. | ||
| + | Nous repartirons vers quatre | ||
| + | Blond au grand nez.» | ||
| + | |||
| + | .» | ||
| + | ... Hier j’ai | ||
| + | |||
| + | Jean Martel | ||
| + | O Simiane... | ||
| + | |||
| + | ====Italie==== | ||
| + | |||
| + | // | ||
| + | |||
| + | * amusant. Je n’en ai, puisque j’y suis resté deux heures, qu’une idée très superficielle, | ||
| + | (1) Pseudonyme | ||
| + | extrêmement | ||
| + | |||
| + | ====Projets musicaux==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... J’écris avec enthousiasme et non sans abon dance. Je commence à trouver moins lointain le temps où je pourrai peut-être livrer quelque chose de moi à beaucoup d’amis et même je ne sais si d’ici un an je ne serais pas en rapport avec quelque éditeur (prière de n’en point parler). Gedalge vint ce matin me parler de mes élucubrations estivales | ||
| + | et fut très encourageant | ||
| + | ! mais je crains | ||
| + | sens critique ne soit encore émoussé par de longs mois de grave maladie. Pourtant, je dois avouer que peut-être ce que j’écris en ce moment ne me dégoûtera — pas tout à fait quand ce sera devenu un vaste morceau de symphonie — très héroïque. Tu penses combien peu j’ai hâte de rentrer à Paris en ces conditions. Car les grandes promenades dans les champs sous le lourd ciel d’automne voient chaque jour éclore un nouveau thème ou une idée nouvelle. | ||
| + | «4 | ||
| + | |||
| + | ====Cure forcée==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... Le pays est vraiment moche. Ce n’est pas très laid, mais c’est formidablement emmerdant. Les promenades à pied aux alentours me pesaient tant que j’ai loué une vieille bécane ignoble et que j’aiOUELOUES | ||
| + | fait là-dessus 25 kilomètres ce matin — pendant lesquelles la chaîne sauta quatre fois, le pare-boue avant se défit et moult autres péripéties que je t’épargne, | ||
| + | Mais j’ai eu, dans une futaie, à un quart d’heure, patulae recubans sub tegmine fagi (Oh ! ! !) de bons matins de travail, où les oiseaux énamourés m’accueillaient vers 7 heures par des chants volup tueux, et où je n’étais absolument pas dérangé | ||
| + | jusqu’à midi moins le quart. Et puis j’ai déjà lu en une semaine plus de deux cents pages de Lasteyrie (1), sur les origines de l’art roman (art byzantin, archi tecture carolingienne, | ||
| + | ... Sois | ||
| + | |||
| + | ====L' | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... J’ai fini hier le gros et beau livre de Lasteyrie sur l’art roman — lu exactement en un mois, selon mes prévisions. Je t’en prêterai, si tu n’as pas le temps de le lire, le magistral résumé que j’en fis en vingt pages très compactes. L’ouvrage est sec et | ||
| + | (1) On a conservé le résumé manuscrit, daté d’Étretat, | ||
| + | serré, mais si clair, si dépourvu de choses inutiles — et le sujet si beau — que ce fut une grande joie. De plus en plus, je me passionne pour le moyen âge — au détriment des siècles qui suivent le xvie — et quand tu viendras me voir ici, tu verras sur ma table exclusivement des photographies de Solesmes, de Strasbourg, et un beau primitif d’Épinal, | ||
| + | ... Je crois t’avoir envoyé de Belfort une carte remarquable (i). Ceci m’amènerait à te parler de politique, mais je ne veux — j’en aurais pour deux heures à te dire ce que je pense du Temps, de la Chambre, de Boulang — pardon, de Poincaré, de l’Europe, de plus en plus bernée par ceux que Tartarin appelait les Teurs, ces cochons de Bulgares (je crois d’ailleurs que Grecs et Serbes ne valent pas mieux) qui me feraient certainement m’engager dans une Croix-Rouge et filer là-bas si j’étais célibataire en vacances... | ||
| + | |||
| + | ====Rentrée==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Je serai samedi soir en mon domaine du Hurepoix et dimanche | ||
| + | (1) Caricature | ||
| + | « L’entendez-vous rugir, notre Lion de Belfort ? « Sa patience est à bout et le Prussien l’agace ; | ||
| + | « | ||
| + | |||
| + | centrale devant mes yeux. A partir de lundi je pense noircir force papier à musique en laissant mon regard errer de Gorki à la Goulue. | ||
| + | ... Pierre et Julien doivent être en ce moment à quelques kilomètres d’Olympie ! Ah les cochons ! | ||
| + | |||
| + | ====Mobolisation==== | ||
| + | |||
| + | * //Évreux, 9 août 1914// | ||
| + | |||
| + | * 103e division | ||
| + | 206e brigade. | ||
| + | 228e | ||
| + | Voici mon adresse pour toute la durée de la guerre — vieux — écris-moi, comme tu l’as fait. Merci. Ta lettre m’a fait plaisir. Je pars cette nuit pour le Nord-Est. Je viens de verser mes premières larmes depuis que j’ai quitté Soucy, et je pleure, en t’écrivant, | ||
| + | (r) Village | ||
| + | |||
| + | |||
| + | même chez les plus calmes Normands. | ||
| + | Dis-moi tout ce que tu sais des amis. Écris-leur que je vais bien et que je pense à eux en bloc et en détail. | ||
| + | Et sois actif et joyeux. | ||
| + | |||
| + | ====Début de campagne==== | ||
| + | |||
| + | * //20 août 1914// | ||
| + | |||
| + | * (Carte | ||
| + | calme et confortable. | ||
| + | tionnent | ||
| + | Calme et bonne humeur | ||
| + | Mon pauvre vieux frère, combien de fois encore nos larmes devront-elles se mêler ? Je sais ce que nous perdons en perdant Jacques (i), comme toi, tu as senti, et su exprimer, dans une lettre déjà ancienne qui me fit tant de bien, ce que nous tous, | ||
| + | (1) Jacques Daniel Mayer, tombé dans l’Aisne, le 25 septembre 1915. | ||
| + | reçu une lettre | ||
| + | |||
| + | ====En captivité==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * indécrottables. | ||
| + | mes amis qui me restez, vous avez perdu avec mon père. La quasi-certitude de vous revoir toi, Prunières, Bellet, me soutient. Nous n’aurons comme but de vie que d’être dignes d’avoir été épargnés. | ||
| + | |||
| + | ====" | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Mon bon petit vieux, avant de prendre la plume pour t’écrire, | ||
| + | et Jacques t’ont sans doute accusé réception au fur et à mesure de leur arrivée. Chaque fois ta prose m’est douce et nous distrait : je dis « nous » car Étard et d’autres amis profitent de tes chroniques littéraires et artistiques : Julien qui m’écrit tr« op rarement, et toi, vous êtes les seuls à essayer de me donner une idée de ce qu’est la vie, pendant la guerre, de ceux qui, n’étant pas au front, et continuant à mener à Paris une vie aussi proche que possible de la vie de temps de paix, essaient de suivre tout, de comprendre, d’analyser ; aussi tes lettres sont parmi les très rares, que je reçois, qui me font sentir que je ne suis pas " | ||
| + | de choses de peu d’importance; | ||
| + | je suis certain qu’il y en a beaucoup, principalement parmi les jeunes filles et jeunes femmes de notre monde. Je me sens séparé d’eux par un gouffre qui ne disparaîtra jamais. Oui, mon vieux, je sais que ma lettre ne t’égaiera pas : je suis cafardeux, de plus en plus désabusé ; je ne trouve de véritable soutien que dans les lettres de ceux qui ont sincère ment aimé mes parents et qui ont « compris ». Dix lignes de René Millet me font plus de bien que dix pages de ma belle-mère, | ||
| + | Ma vie extérieure est la même ; en somme peu | ||
| + | |||
| + | d’heures, par jour, prises par la besogne ; rapide lecture du journal, mais lecture toujours consciencieuse et cherchant à comprendre les problèmes de tout ordre ; lecture, distraite, de quelque classique ou de quelque poète, pendant une demi-heure par | ||
| + | jour : longs moments d’abrutissement, | ||
| + | |||
| + | ====Vie à Alten-Grabow==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Mon bon vieux R..., d’abord, je 11e veux pas m’excuser d' | ||
| + | Tes lettres à toi, mon vieux, viennent ponctuellement, | ||
| + | jamais pu combler ici les lacunes considérables que j’ai dans la connaissance des « grands » roman ciers : Balzac, Zola, etc. Alors que je n’ai que l’embarras du choix. J’ai lu avant-hier avec beaucoup de plaisir un volume des frères Tharaud sur les mœurs d’une communauté juive de Galicie ; le début me plaît beaucoup : certaine description de festin est d’un tout à fait bon disciple de Flaubert qui connaît aussi Barrés. Ensuite, l’essai d’analyse psychologique d’une âme d’enfant mystique qui doit se développer au XXe siècle dans un milieu du moyen âge me plaît moins : c’était d’ailleurs très difficile. Mais, dans l’ensemble, | ||
| + | O23 juin 1918, Saint-Nicolas-Valais | ||
| + | 911 | ||
| + | Ouf ! mon vieux, que de larmes versées depuis trois jours en arrivant en Suisse ; en revoyant le lac de Thoune où j’étais allé avec mes parents ; en allant | ||
| + | 34 | ||
| + | d’avoir tâché de comprendre quelque chose qui est loin d’eux et plein d’intérêt, | ||
| + | jamais, le lendemain — je veux réagir un peu, et tâcher, par moments, d’alimenter ma pensée d’autre chose que de souvenirs et d’angoisses : j’ai huit cents photos de primitifs allemands, néerlandais et flo rentins, et de Rubens, Van Dyck et leurs écoles, que je me plais souvent à regarder ; je relis souvent les Fleurs du Mal ou Les Médailles d’Argile ; et | ||
| + | j’ai envie d’aliments nouveaux, et je redeviens sensible à la surprise de « découvrir » un bouquin dont j’ignore tout, comme ce fut le cas pour l’étude des Tharaud. Il fait un temps de printemps, aujourd’hui un soleil d’avril : mais ces prémices du printemps ne sont plus chargés d’espoir et de joie. Néanmoins, mon vieux, si un jour je suis physique ment rétabli et capable de travail, la vie aura peut- être encore du bon. Je t’embrasse. | ||
| + | |||
| + | ====En Suisse==== | ||
| + | |||
| + | * cueillir des lys et des iris sauvages dans les prés ; en entendant au téléphone la voix de M... et G..., qui viennent me voir après-demain et me rendent une foule de petits services précieux. Installé dans l’asile rêvé pour reprendre goût à la vie quand ma petite sera là. Village reculé dans la magnifique vallée de Zermatt. Peu d’internés. Paysage vert et rocheux à la fois : bien moins d’étouffement qu’à Chamonix. Quelques-uns des meilleurs amis de captivité, sauf Étard, interné dans une autre région. Déjà des journaux, des revues, des livres... Tu me transmettras copie exacte de ce que tu recevras de mon ancienne résidence (Alten-Grabow) adressé selon la première ligne de cette carte : impossible à moi sans ce stratagème de recevoir nouvelles de copains ou touchant le camp qui m’intéressent. A bientôt longuement, quand je serai plus calme. T’embrasse de toutes les forces de ma vieille amitié, avec beau coup d’émotion. Écris-moi beaucoup. | ||
| + | Saint-Nicolas, | ||
| + | Mon petit, merci de ta lettre du 29 juin, je continue à être bien portant et triste et à lire beaucoup. Envoie-moi ce livre de Rabindranath Tagore dont je ne connais que des vers, envoie-moi donc aussi le Loisy que je ne reçus jamais (Guerre et Religion, je crois) et Et Cie, de J.-R. Bloch. | ||
| + | ... L’échange est commencé, je suis plein d’espoir pour fin août...9 | ||
| + | |||
| + | ====Cafard==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * Dix ans depuis ma première visite ! Alors je partais joyeusement | ||
| + | |||
| + | ====Bibliothèque==== | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 5 juillet 1919// | ||
| + | |||
| + | * Mon petit, | ||
| + | Tu m’as si gentiment aidé à ranger ma biblio thèque que tu voudras bien me la compléter en commandant chez ton bonhomme, pour qu’il les envoie à mon nom en gare de Breuillet, contre remboursement, | ||
| + | Jules Romains. | ||
| + | Du Bellay. et, de chez | ||
| + | Maurras : | ||
| + | Albanis : | ||
| + | Bédier | ||
| + | Branchet | ||
| + | : | ||
| + | Limousin | ||
| + | Champion | ||
| + | |||
| + | 37 | ||
| + | Bréjeaud : Chants et Chansons populaires des provinces de l' | ||
| + | Ed. Champion | ||
| + | Pierre Champion : La Vie de Charles d' | ||
| + | Henri Cochin | ||
| + | Darmesteter | ||
| + | Gwerzion | ||
| + | Breiz Ezel | ||
| + | Les Quinze modes de la musique bretonne | ||
| + | |||
| + | ====Conseils de voyage en France==== | ||
| + | |||
| + | * //9 septembre | ||
| + | |||
| + | * ... Plutôt que de me consulter sur le Rhône, achète le journal bleu du Dauphiné. Passe au moins quatre heures à Vienne. Fais toutes les églises signalées par le guide et le somptueux musée lapi daire. Et si tu descends un peu, va te... quelques quarts d’heure devant les Hubert Robert du musée de Valence, et flâne une journée sur la terrasse et dans les ruelles de Viviers-sur-Rhône d’où l’on devine la Provence. Use du guide des Cévennes, à l’occasion, | ||
| + | 38 | ||
| + | dans l' | ||
| + | ... Et les fleurs se fanent de tristesse de ta longue absence, cependant que les arbres commencent à avoir des crises de foie. | ||
| + | |||
| + | ====Vieux papiers==== | ||
| + | |||
| + | * //6 juin 1920// | ||
| + | |||
| + | * Voici ce que j’ai trouvé tout à l’heure en remuant un tas de vieilles brochures de mon grand-père. | ||
| + | Je vois par là que tu perpétues de nobles traditions de famille comme Pierre C..., celles de la famille Taine. | ||
| + | Très respectueusement | ||
| + | P. S. — Je dois avoir une cuisinière samedi prochain. Soucy rouvre ses portes. Les roses et les foins embaument. Ouel malheur de recevoir du monde de nouveau ! | ||
| + | Quand viens-tu ? | ||
| + | Je compte | ||
| + | |||
| + | (Queuille, Brancher, etc.), un dimanche capitaliste (Watel-Dehaymin, | ||
| + | judaïsants | ||
| + | |||
| + | ====Naissance d'un fils d' | ||
| + | |||
| + | * //7 mai 1923// | ||
| + | |||
| + | * Gloire à toi, fils de R..., petit-neveu de Raphaël | ||
| + | |||
| + | |||
| + | ====Cultivez votre jardin==== | ||
| + | |||
| + | * //Bel-Air, 21 juillet | ||
| + | |||
| + | * ...J’ai beaucoup de génisses, de porcelets, de belles betteraves, de succulentes patates, de mépris pour ce gamin Routzpe de Herriot, d’admiration pour le deuxième discours de Caillaux (réponse à Blum) et même d’estime pour son projet de loi. Si demain nous n’avons que Poincaré-Marin, | ||
| + | Sois le bienvenu en ce triste monde, et réjouis-le de tes ébats et de tes piaillements. Les lapins, les poussins de Soucy se réjouissent à l’idée d’être caressés par toi dans dix-huit mois, et leur maître barbu est, au fond, assez ému de ta venue au monde, et du bonheur de tes parents. En attendant notre première entrevue très prochaine, j’embrasse tes parents et je te bénis. | ||
| + | |||
| + | Castelnau, je serais malheureux, je tremblerai pour la peau de mes fils, et à la première occasion.je cracherai à la figure de Blum, Israël et consorts. Iodez-vous et cultivez votre jardin. | ||
| + | P.-S. — J’ai eu la fâcheuse idée de lire les cahiers de Barrés: | ||
| + | |||
| + | ====Légion d' | ||
| + | |||
| + | * //Bel-Air, 5 août 1929// | ||
| + | |||
| + | * Bravo ! Grâce à toi, ton père figure glorieusement sur une liste de directeurs de dépôts d’étalons, | ||
| + | Et une fois de plus, je bénis l’agriculture : elle a pu te procurer ce que la politique étrangère et la direction de la conscience internationale n’avaient pu te donner. Vive la betterave, vive le panais ! | ||
| + | Je t’embrasse, | ||
| + | Charles. | ||
| + | P.-S. — Au dernier moment, j’apprends que S... va figurer à l’imminente promotion de ruban violet : vraiment c’est trop d’honneur pour Soucy. Comme je vous respecte ! | ||
| + | |||
| + | =====II. LA GUERRE DE 1914===== | ||
| + | |||
| + | LETTRES | ||
| + | Alten-Grabow (1917-1918) Saint-Nicolas, | ||
| + | Soucy (1919-1939)l | ||
| + | f1914, | ||
| + | la | ||
| + | Mobilisé | ||
| + | régiment et partait en campagne. Trois semaines plus tard, il était grièvement blessé, près de Guise. Un rapport militaire mentionnera le curriculum vitæ du sergent, ses activités pendant la captivité: | ||
| + | « Sergent au 228e régiment d’infanterie, | ||
| + | Atteint de trois blessures le 29 août 1914 à Marquigny, près Guise. Fait prisonnier aussitôt, en même temps que son chef, le capitaine Ronquette. | ||
| + | ... Interné au camp d’Aiten-Grabow, | ||
| + | français, dont il était auparavant secrétaire, | ||
| + | Délégué | ||
| + | Croix-Rouge | ||
| + | le camp d’Allen-Grabow, | ||
| + | Ce que le rapport ne relate pas, c’est le refus cons tamment opposé par Charles à son père qui, sénateur de Seine-et-Oise, | ||
| + | Une note, communiquée en 1916 par un de ceux-ci (Castex), rentré en France, décrit la vie du camp: " | ||
| + | (poteau, supprimé depuis longtemps) : cachot, troisLA | ||
| + | 45 | ||
| + | jours, | ||
| + | Castex | ||
| + | Officiers intelligents et assez agréables. Sentinelles ayant été au front, beaucoup plus « calmes » qu'il y a deux ans. Peu de pronostics sur la durée de la guerre: un an... un an et demi, selon Charles. | ||
| + | Lecture des journaux en commun, principalement du Berliner Tageblatt. Journaux français. Impression qu'on est mieux informé là-bas qu’à Paris. Bibliothèque bien organisée ; 2.400 prisonniers (il y en a eu jus qu'à 20.000). Les Russes, malheureux, ne reçoivent rien. Les Anglais, haïs. | ||
| + | Les Allemands utilisent les boites d' | ||
| + | On ne change pas le linge des prisonniers. Mais les lavoirs sont bien organisés dans le camp. Bains- douches, chaque semaine. Eau chaude à volonté. | ||
| + | L' | ||
| + | Les civils, internés à Alten-Grabow, | ||
| + | Cordialité des habitants autour du camp. Possibilité d' | ||
| + | 46 | ||
| + | Cependant | ||
| + | |||
| + | deuils s' | ||
| + | 25 décembre 1914 mourait, en venant au monde, son enfant tant désiré. A la même date était tué, dans la Somme, un ami d’élection, | ||
| + | En juin 1918, il était non pas rapatrié mais interné, avec de nombreux camarades, en Suisse. Rejoint par des visiteurs de France, il y attendait un mois que sa femme vînt enfin lui déclarer qu’elle ne reprendrait pas la vie commune. | ||
| + | Charles | ||
| + | |||
| + | ====La joie du travail==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * À Mme C. C... | ||
| + | crois que les hommes de sa génération (1), | ||
| + | 4 | ||
| + | 11 | ||
| + | la carrière | ||
| + | quelle | ||
| + | Je | ||
| + | qu’ils choisiront, ne pourront pas se laisser aller à une vie molle, à un dilettantisme agréable, souvent fécond même en temps de prospérité normale, mais qui me semble impossible, dans toute l’Europe, tant pour des hommes d’action que pour des hommes d’affaires ou des « intellectuels » pendant de longues années. Et je crois que, pendant bien longtemps, la seule joie véritable que nous pourrons goûter — en dehors des joies sentimentales et purement intellectuelles — sera la joie du travail. Nous aurons trop souffert en Occident de la paresse et de l’ignorance ! Je ne sais pas pourquoi je suis en veine, ce soir, de | ||
| + | (r) Son cousin | ||
| + | TRAVAIL4« | ||
| + | |||
| + | faire de grandes | ||
| + | ... Je dors admirablement, | ||
| + | j’ai joué presque entièrement les deux premiers actes de la Walkyrie... Il y avait longtemps, bien des années, que je ne m’étais offert pareille distraction. | ||
| + | |||
| + | ====Palais-Bourbon==== | ||
| + | |||
| + | * //24 janvier 1918// | ||
| + | |||
| + | * J’ai rejoué, en me livrant — et donc en me délassant — des actes de Wagner : le vieux Sachs a bien raison quand il rêve !... | ||
| + | Je crains l’aveuglement de ceux qui négligent les affaires primordiales, | ||
| + | |||
| + | ====1.200e jour de captivité==== | ||
| + | |||
| + | * //25 février 1918// | ||
| + | |||
| + | * Ne crois pas du tout que je cache au médecin d’ici | ||
| + | 49 | ||
| + | » | ||
| + | maintes reprises ce que j’ai. Parfois ce sont les médecins qui font à leurs patients le diagnostic de la maladie, d’autres fois, ce sont les patients qui le font à leurs médecins : en somme, dans le deuxième cas, le diagnostic a bien peu de chance d’être juste. | ||
| + | Je ne suis qu’extrêmement las et assez faible moralement, je crois avoir été bien caractérisé, | ||
| + | |||
| + | ====Chartier==== | ||
| + | |||
| + | * J'ai prié G. de donner de ma part à Pierre un livre qu’il ne peut lire entièrement maintenant, mais qu’il lira sûrement dans quelques années avec plaisir, s’il prend goût à l’analyse philosophique — | ||
| + | le)5 | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | et qui risque d’être alors introuvable — comme le deviennent en général les livres très forts, peu répandus dans le grand public. Ce sont les idées exprimées par Chartier dans ce livre qui m’ont | ||
| + | ment en classe dans de longues heures de conversations familières... Et ce livre est propre à donner l’amour de la vie, ce qui ne peut se dire de beaucoup de choses ni d’œuvres actuellement. | ||
| + | |||
| + | ====Bataille==== | ||
| + | |||
| + | * À. 29 mars 1918 | ||
| + | |||
| + | * Ces jours-ci je ne puis plus rien lire — je n’ai de goût à rien — je ressasse mes idées fixes : la bataille... et l’internement !... | ||
| + | Ma neurasthénie ne n’empêche pas de bouillonner intérieurement et de multiplier les objets d’implacables haines et de profonds mépris, tant individus que groupements. | ||
| + | |||
| + | ====Vallée de Zermatt==== | ||
| + | |||
| + | * //Grand hôtel Saint-Nicolas (Valais), 24 juin 1918// | ||
| + | |||
| + | * ... Encore trop agité pour écrire de longues lettres. Arrivé avant-hier après-midi après un trajet merveilleux (ligne du Loetschberg-Brigue-Viège). Endroit idéal pour moi : petit village retiré dans vallée de Zermati : eau, bois, fleurs merveilleuses dans les | ||
| + | prés, 1.200 mètres d’altitude, | ||
| + | du 20 juin derrière le lac de Constance. Et, hier, cette joie que j’eus en grimpant un quart d’heure, au milieu des cascades et des fleurs... | ||
| + | Je sens avec une acuité plus grande que jamais les vides : je passe, forcément, par des moments de surexcitation et de dépression complète. Père aimait tant cette vallée de Z^rmatt... | ||
| + | |||
| + | ====...Sans eux==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... Quand je monte, dans un air exquis, à travers des prés merveilleusement fleuris, au milieu des chants d’oiseaux, | ||
| + | vie, | ||
| + | |||
| + | ====Ennui des récits de guerre==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... Autant des articles d’information ou livres sérieux me font, parfois, plaisir, autant m’ennuient les récits de guerre qui pullulent exagérément même dans la Revue de Paris. Je ne vois pas de raison pour qu’on ne publie pas les carnets de route ou les mémoires de quiconque vécut la guerre comme mobilisé et les récits de front sont aussi monotones que le seraient des récits de captivité... | ||
| + | |||
| + | ====Projets d' | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * 2 heures | ||
| + | Quant à moi, je me donne tout entier à mon pays, sans plus rien qui m’attache à tel ou tel rivage. Je n’habiterai sûrement plus Paris... | ||
| + | de ceux qui, jadis, avaient tant de plaisir à la voir éclore — à la voir revenir après les maladies ou en voyage — ce qui est à peu près le cas, maintenant, sinon que le passage de la léthargie à la veille est bien plus violent et accentué qu’il le fut jamais. Et | ||
| + | je n’arrive pas à me convaincre de la réalité du | ||
| + | cauchemar, | ||
| + | |||
| + | 53 | ||
| + | LA | ||
| + | |||
| + | Je vais tâcher | ||
| + | |||
| + | meilleur emploi que je pourrai faire, après la guerre, de la ferme de Soucy (école agricole de mutilés, orphelinat agricole, etc.), car je crois qu’il y a là encore un terrain qu’on peut employer au bien général, idée que j’avais eue dès la mort de maman. Mon ami Marsais, ingénieur agronome, qui est, lui aussi, ici avec moi, et qui est très intelligent et très pratique, me sera d’un précieux concours... Je ne m’appesantis pas sur le passé heureux ; et si, par moments, je me dis que la conclusion de ma vie doit être, dans quelques mois, dans la tranchée, à d’autres, au contraire, je fais une foule de projets d’avenir et je me persuade que je saurai n’être pas un inutile... Le grand saut est fait. La vie reprend. | ||
| + | |||
| + | ====Un enterrement==== | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 28 juillet 1921// | ||
| + | |||
| + | * Lundi, je m’infligeai le supplice du faux-col amidonné et du chapeau melon, depuis 5 h. 1/2 du matin à 10 heures du soir : et je me rendis compte que le soleil de X... équivaut à celui de Soucy. La plus brillante assistance garnissait les wagons de première classe... Une quarantaine de personnes parmi lesquelles nous citerons Mme H.. , très congratulée de la croix de grand-officier, | ||
| + | toujours juvénile, gracieuse et pointue, très préoccupée d’effacer tous les quarts d’heure par la poudre et le rouge les effets de la transpiration entre la peau du visage et le plâtras habile qui le recouvre ; Mme J. interprète, | ||
| + | Pendant tout le voyage d’aller, une émouvante angoisse régnait parmi toutes ces dames et parmi les « maîtres du barreau ». « X... et Z... auront-elles préparé à déjeuner pour tant de monde ? N’auront-, | ||
| + | Et, à mesure que le soleil dardait de plus en plus dans le wagon, on trouvait que M. E... aurait pu choisir une autre saison pour le jour de sa mort. A la gare, premier soulagement : il y avait assez de voitures. Je passe rapidement sur les embrassades, | ||
| + | Z... firent salon jusque vers 4 h. 1/2, heure du départ, | ||
| + | 55 | ||
| + | avec leur bonne grâce accoutumée, | ||
| + | ... Le résultat le plus clair de cette journée fut, dès le lendemain matin, la distribution de punitions à trois enfants de la ferme, qui, profitant de mon absence et de l’amolissement complet de Lagrange par la chaleur, avaient fait des blagues dans un champ (abus de tabac et boisson froide sous le soleil)... | ||
| + | |||
| + | ====Correction d' | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 9 août 1925// | ||
| + | |||
| + | * ... Très attristé par les mauvaises nouvelles de Londres : je crains la révision du traité de Versailles sans la France ; l’isolement complet de la France et la coalition prochaine des peuples contre la France personnifiée par des gouvernements de sots, de cabots et de maladroits qui, depuis trois ans et demi, n’ont pas cessé de gâcher la plus admirable situation morale que nous ayons jamais eue. | ||
| + | ... Correction des épreuves et arrangement des images de la brochure dont, peut-être, l’esprit d’opposition contre les idées toutes faites et contre les habitudes de paresse de tant de pédagogues routiniers ne sera pas sans jeter le trouble chez quelques-uns des rares lecteurs. (Elle est en effet destinée à être regardée, mais non pas lue.)56 | ||
| + | |||
| + | ====La présence==== | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 9 août 1925// | ||
| + | |||
| + | * ... Je songe toujours à accompagner René en Algérie, après les fortes chaleurs, c’est-à-dire vers le Ier octobre. Mais, pour cela, il faudrait que j’eusse l’esprit tranquille si je suis loin d’ici ; et, pour cela, il faut que j’aie la promesse expresse de Mme R... d’appeler le médecin si un enfant a 4- 38°, et de prendre la température de n’importe quel enfant se sentant souffrant... Je n’en veux pas à Mme R... Seulement elle m’a tant déçu depuis un an en se montrant médiocre directrice pour les enfants grandissants (toujours parfaite pour les questions ménage, raccomodage, | ||
| + | vraies où le camarade moins distingué ou moins instruit est heureux, et non jaloux, de sentir la supériorité du voisin. De plus, j’ai appris aussi — ce dont je n’avais pas encore eu de preuves — que, à maintes reprises elle enseignait aux enfants le mépris de L... (chef de culture), homme du peuple qu’elle juge d’une autre a caste », qu’elle bourgeoise ; à moi-même, un jour, cette année, devant je ne sais plus quel enfant, elle a dit qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait vouloir être cultivateur quand on n’a pas de capitaux : tu ne seras pas surprise que je lui aie répondu un peu sèchement ce jour-là. Tant que je suis là sans cesse et que c’est moi qui dirige, non pas la cuisine, mais les enfants — et que j’ai des enfants admirables dont l’influence opère des améliorations inespérées sur des camarades — cela n’a aucune importance : cela passe comme des boutades d’une femme capricieuse et bavarde. Mais, si je m’absentais un peu longuement, cela pourrait avoir des conséquences extrêmement graves, bien plus graves qu’un encaustiquage négligé ou un torchon perdu. | ||
| + | |||
| + | ====Utile à quelque chose...==== | ||
| + | |||
| + | * //9 août 1925// | ||
| + | |||
| + | * ... La conclusion de tout cela est : ma ferme marche admirablement bien au point de vue moral, quand j’y suis : il y a de mauvais sujets, certains ne s’améliorent guère, d’autres s’améliorent considérablement, | ||
| + | |||
| + | ====Exposition d'art italien==== | ||
| + | |||
| + | * //31 juillet 1935// | ||
| + | |||
| + | * J’ai fait, le 19, une ultime visite aux Italiens, la huitième (je suis jaloux de Julien qui y est allé trente-cinq fois), visite d’adieu avec cinq enfants de Bel-Air très heureux ; j’y suis resté, sans fatigue, trois heures trois quarts d’affilée et cela m’a fait un bien considérable... | ||
| + | |||
| + | ====Économies==== | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 13 août 1935// | ||
| + | |||
| + | * ... J’ai peu bougé hors de mes champs ; j’ai fait pas mal de comptes et de prévisions budgétaires, | ||
| + | 59 | ||
| + | mains à 750 francs par mois par un journalier deux jours par semaine... | ||
| + | La fermeture de la moitié de l’habitation de Bel- Air, la réduction de 50 % du nombre des apprentis, voilà qui me sera bien plus pénible ; mais j’en envisage l’obligation possible... | ||
| + | |||
| + | ====Service==== | ||
| + | |||
| + | * //Soucy, 15 septembre | ||
| + | |||
| + | * Je continue à être agacé de voir inhabitées les dix-sept chambres de la maison, et vides les matelas que j’ai fait refaire à Bel-Air en vue d’arrivées simultanées. Ce que je fais n’est que la répétition, | ||
| + | commune, | ||
| + | transformées en dortoirs, | ||
| + | |||
| + | et filles d’une commune de proche banlieue, ne suffit pas à satisfaire mon besoin de service — quoique avec mon jeune instituteur dévoué j’ai réglé beau coup de détails ; c’est même moi qui ai organisé hier un ouvroir avec diverses fillettes et dames adultes de la commune, pour que quinze gosses n’ayant pas de chandail en reçoivent, d’ici deux jours, de solides. Vous auriez ri en me voyant devant les pièces de shirting et les pelotes de laine.*AIR | ||
| + | mention | ||
| + | (I) de la | ||
| + | |||
| + | =====III. L' | ||
| + | |||
| + | LETTRES | ||
| + | continuellement dans cette | ||
| + | (Ferme d’apprentissage agricole | ||
| + | de Bel-Air) | ||
| + | correspondance | ||
| + | On retrouve F.A.A.B.A.Après quatre années de captivité, Charles renonçait à la musique. Composer, lire des partitions, ou seule ment jouer du piano, était maintenant au-dessus de ses forces. Une audition, deux ou trois tentatives avaient provoqué des crises de larmes et sa décision, irrévocable : il ne mettrait plus les mains sur le clavier ; il n’assisterait à aucun concert; il n’ouvrirait jamais les cahiers de sa riche bibliothèque musicale. | ||
| + | Une autre décision avait précédé celle-ci. Prévoyant, à Alten-Grabow, | ||
| + | On grouperait à Bel-Air trente-six pupilles (quand, avec les années, leur recrutement deviendra malaisé, ils seront remplacés par des enfants issus de familles particulièrement dignes d’être soutenues). La sélection64 | ||
| + | en était assurée par Charles qui procédait à toutes les enquêtes, visites et correspondances nécessaires ; assisté, pour les examens médicaux, par son ami le professeur André Cain, des hôpitaux de Paris. | ||
| + | Les enfants entraient à Bel-Air, âgés de treize ans. Ils y demeuraient — s’ils se montraient des apprentis honnêtes et suffisamment laborieux — trois ans, au terme desquels ils étaient placés dans des fermes ou des exploitations, | ||
| + | Les apprentis étaient logés en deux dortoirs ; placés dans la journée sous la direction d’un chef de culture. Mais la surveillance de leur enseignement, | ||
| + | On trouvera dans les annexes de ce recueil les principaux articles des statuts de Bel-Air (io juin 1919J ; | ||
| + | quelques passages d'une brochure de Charles consacrée à "La ferme d’apprentissage agricole de Bel-Air"; | ||
| + | imprimer pour la réunion annuelle du Conseil d’administration ; un article publié en brochure, « les Éléments pédagogiques de l’apprentissage agricole » ^1926^. | ||
| + | Les lettres qu’on va lire ont été adressées à deux de ses fils dont l’un, à la sortie de la F.A.A.B.A., devait s’employer en Algérie, puis au Maroc, où il devenait rapidement le régisseur d’un important domaine. | ||
| + | Mais ni ces textes, ni ces lettres ne décrivent certains des efforts accomplis par Charles depuis l’automne de 1918. S’il entreprenait, | ||
| + | Désormais, il se contentera de six heures de sommeil, d’une heure pour les repas. Il consacrera dix-sept heures de veille à la surveillance des « enfants », aux travaux de Bel-Air; à une correspondance quotidienne extraordinairement abondante avec les autorités, les | ||
| + | fournisseurs, | ||
| + | 566 | ||
| + | donnera ces fonctions afin de se décharger un peu, mais restera le collaborateur et l' | ||
| + | Ses plaisirs ? Des entretiens avec ceux — très rares en vérité — des nombreux hôtes de Soucy qui lui apportaient quelque enrichissement, | ||
| + | Des lectures : elles allaient des classiques, toujours repris, à des auteurs contemporains de prédilection : Courteline, Jules Renard, sans oublier les ouvrages d’histoire des religions (Liog), d’archéologie (Mâle, Focillon) et de synthèse historique. On notera qu’il approuvait peu, sinon aucun, des livres consacrés à l' | ||
| + | Ses délassements ? Des promenades-visites, | ||
| + | : pour s’occuper, | ||
| + | un | ||
| + | une du. même | ||
| + | |||
| + | méridional | ||
| + | est calme | ||
| + | ordre par feignant | ||
| + | |||
| + | ====La ferme==== | ||
| + | |||
| + | * //13 septembre 1922// | ||
| + | |||
| + | pour l’Union | ||
| + | |||
| + | ====L' | ||
| + | |||
| + | * //25 septembre 1922 A René L. C.// | ||
| + | |||
| + | * Mon fils, | ||
| + | c’est | ||
| + | modérément | ||
| + | de galoches. | ||
| + | La ferme matise que de pain ou | ||
| + | agricoles de la Haute-Loire est venu visiter la boîte, | ||
| + | n’arrivera | ||
| + | pour en faire fonder | ||
| + | département | ||
| + | on ne dra- de croûtes | ||
| + | elle était à Versailles samedi | ||
| + | entendre | ||
| + | services68 | ||
| + | (puisqu' | ||
| + | |||
| + | ====Retour d' | ||
| + | |||
| + | * //Alger, samedi 4 novembre 1922, 9 heures// | ||
| + | |||
| + | * Mon grand chéri, | ||
| + | Ma valise est bondée, mon billet est dans ma poche, j’ai renvoyé la seringue à Burnet, écrit à M..., à Djelfa ; je n’ai plus rien à faire jusqu’au déjeuner que j’absorberai à 10 h. 1/2 avant de m’embarquer... . | ||
| + | Sache tout d’abord que je suis très fier de moi, mon grand, car je n’ai pas chialé ; l’heure de voyage fut vite passée, et, en arrivant, pour ne pas me | ||
| + | tourner les pouces en attendant le dîner, j’allai flâner une demi-heure aux devantures, résolu à ne pas m’attendrir sur toi, ou plutôt sur moi, je tâchai de penser surtout à tes défauts, et je me suis souvenu que tu en as un, que j’ai aussi, c’est celui de mal couper les bouquins ; alors, pour ne pas déchirer ton Guillemette avec un mauvais couteau, je t’ai acheté un petit coupe-papier en ivoire, auquel j’ai joint une petite liseuse qui te permettra de marquer, sans l’écorner, | ||
| + | prendre à l’hôtel un médiocre dîner. A 20 heures, j’étais au lit. Au bout de deux minutes, je foutai par terre tous les journaux, que je n’avais aucune envie de lire et, bientôt, toujours sans larmes, je m’endormis en pensant à mon bonheur. | ||
| + | Je ne saurai assez te le répéter, mon René chéri, les quinze jours que je viens de passer ont opéré une révolution en moi ; à mon retour de guerre, et depuis bientôt quatre ans, j’étais persuadé que, meurtri par la guerre, la mort et la trahison de presque tous les êtres qui m’étaient le plus chers et qui embellissaient ma vie jusqu’en 1914, je ne trouverai plus jamais de bonheur que dans l’effort et le travail, quel qu’en soit le succès ou l’insuccès. La réalisation de mon œuvre, malgré certaines difficultés matérielles, | ||
| + | Ce que je ne croyais jamais trouver, mon chéri, c’est une profondeur d’affection comme celle qui nous unit — affection complexe, tenant de celle de père à fils et de fils à père, de frères entre eux, | ||
| + | d’amis au sens profond du mot. Ce que je croyais ne jamais retrouver car, depuis l’âge de 20 ans, je n’avais pas connu cette joie (depuis mon premier voyage en Corse avec un excellent ami, mort à la guerre) — c’était la joie du voyage, sans arrière- pensée, sans inquiétude, | ||
| + | |||
| + | ====On ne mesure pas l' | ||
| + | |||
| + | * //4 novembre 1922// | ||
| + | |||
| + | * Je me rembarque, sans cafard, plein de joie émue, prêt à reprendre ma tâche, avec des nerfs détendus, avec un cœur rajeuni, avec la certitude que je suis encore bon à quelque chose et que je puis encore créer du bonheur autour de moi, ce qui est le seul but de ma vie. Je commence à repenser à la ferme, aux copains ; je sens que je serai très heureux de retrouver Edmond, Lucien, André, Claude, Justin, et, pendant les fins de journée de l’entre-deux-guerres: | ||
| + | ces mois d’hiver, de les préparer à la vie comme j’ai tenté d y’ préparer leurs aînés. Je vais m’occuper | ||
| + | de Pierre et de Roger, leur trouver une place meilleure que la leur ; je tâcherai de revoir bientôt le frangin Roland ; mon cœur est assez grand pour que l’affection pour l’un ne nuise jamais à l’affection pour l’autre (il faut avoir la mesquinerie de Mme R... pour ne pas le comprendre) ; on aime différemment chaque parent, chaque ami, on ne mesure pas l’affection au centimètre, | ||
| + | |||
| + | ====Sur le mariage==== | ||
| + | |||
| + | * //20 novembre 1922// | ||
| + | |||
| + | * À René L. C... | ||
| + | |||
| + | * ... Ta lettre m’a bien amusé ; ta conversation sur les avantages et les inconvénients du mariage, avec Ben Youssef, ressemble étrangement à celle que nous avons pu avoir sur ce sujet. Évidemment, | ||
| + | société française où les femmes se montrent physiquement non pas voilées, mais fort dévêtues, elles se voilent tellement le moral quand elles ont envie de se faire baiser que, là aussi « on ne sait jamais ce qu’on achète ». Et, quoique, d’après des prémisses que j’ai senties l’autre jour à Paris, en allant voir divers membres de ma famille que je n’avais pas vus depuis de longs mois, je sois exposé, cet hiver comme il y a trois ans, à ce qu’on me propose des tas de vierges « belles, riches, intelligentes » à marier, je trouve, comme Ben Youssef, que la putain à 10 francs est toujours la solution la plus économique, | ||
| + | Adophe" | ||
| + | C’est | ||
| + | |||
| + | ====Politique Poicaré==== | ||
| + | |||
| + | * //18 décembre | ||
| + | |||
| + | * À René L. C... | ||
| + | ... Je me représente maintenant ta chambre amé nagée ; et, avec la description de ton papyrus-baobab et de ton œillet, tu humilies profondément celui qui n’a devant lui qu’un narcisse maigre, prématu-l’entre-deux-guerres: | ||
| + | rément fleuri, quelques roses de Noël, et des branches de cyprès | ||
| + | Tu voudrais que je te parle politique internationale ; j’en | ||
| + | lis plus jamais un discours de chef de Gouvernement. Tous les dirigeants, qu’ils soient anglais, français, turcs, italiens, ont l’esprit borné par un nationalisme égoïste. Seuls dans le monde, quelques grands banquiers et riches industriels semblent avoir un peu de cet esprit international sans lequel il est impossible d’arriver à stabiliser notre Europe folle et convulsionnaire. Ou’on aboutisse ou non, à Lausanne, à | ||
| + | |||
| + | Paris en janvier, ou à Bruxelles, à un accord écrit — politique, militaire, économique, | ||
| + | tuelle lutte d’embuscades et d’une série d’assassinats. Au lieu d’assassiner un individu d’un coup de revolver, on assassinera les pays en ne leur donnant pas les moyens de vivre. Évidemment, | ||
| + | Applaudissements sur tous les bancs. Mais ne recommence pas à me demander de te parler politique, nom de Dieu! | ||
| + | |||
| + | ====Noël 1922==== | ||
| + | |||
| + | * //25 décembre 1922// | ||
| + | |||
| + | * ... Voici, mon chéri, une lettre bien matérielle, | ||
| + | c’est dans la nuit du 24 au 25 décembre 1914 que mon meilleur ami depuis l’âge de 14 ans, Henry Durand, fut tué dans la Somme. Et puis, je pense aux Noël s de captivité où je cherchais à égayer mes compagnons, si triste que je fusse (c’est deux | ||
| + | jours avant Noël 1914 que j’appris la mort de mon enfant) et où, pour m’obliger à prendre sur moi, | ||
| + | je lisais à haute voix des contes de Noël ou je jouais du piano à ceux qui voulaient | ||
| + | Cette année, | ||
| + | ! J’ai | ||
| + | direct, profond, un bonheur à moi, qui n’est plus seulement le ricochet du bonheur de ceux que | ||
| + | j’aime. J’ai tes dernières lettres sur mon bureau, j’ai les visions de Touggourt ou du golfe de Bougie | ||
| + | devant les yeux, et j’ai, surtout, le bonheur égoïste — et qui me surprend toujours — d’avoir maintenant, sur terre, un être qui m’aime, un fils, ami chéri dans la vie de qui je compte vraiment, et dont l’affection réciproque a comblé, des vides que je croyais impossibles à combler... | ||
| + | |||
| + | ====Politique Poicaré==== | ||
| + | |||
| + | * //7 janvier 1923// | ||
| + | |||
| + | * ... Je ne te parle pas de politique, quoi que j’en sois bien préoccupé ; j’estime que, après la politique suivie depuis quatre ans, Poincaré et Bonar Law ne pouvaient pas agir autrement l’un vis-à-vis de l’autre ; mais je crains une occupation militaire de | ||
| + | |||
| + | la Ruhr qui, financièrement, | ||
| + | |||
| + | ====Ballades avec les stagiaires==== | ||
| + | |||
| + | * //28 janvier | ||
| + | |||
| + | * « Nos ballades : l’autre samedi, première fournée, au Salon de la Machine agricole, exposition considérable par le nombre de machines exposées, mais sans aucune nouveauté sensationnelle ; la Foire aux semences, dix ou douze fois au moins plus importante que l’an dernier, était magnifique, et je n’ai que l’embarras du choix parmi les producteurs de belles semences de pommes de terre à qui je veux m’adresser cette année, où il faut que je fasse beau coup de pommes de terre hâtives si je veux que les copains mangent des frites en juillet-août, | ||
| + | Dimanche, | ||
| + | cheval, avec cours élémentaire remarquable par le professeur d’anatomie vétérinaire ; c’est gentil, à un homme de cette valeur et de cette situation, de se déranger deux heures et de mobiliser ses plus belles pièces anatomiques un dimanche pour un barbu et cinq gosses qu’il ne connaît absolument pas. Edmond seul fut incommodé cinq minutes par l’odeur des pièces anatomiques fraîches... » | ||
| + | |||
| + | ====Craintes pour l' | ||
| + | |||
| + | * //6 février 1923// | ||
| + | |||
| + | * ... Je ne suis pas de ceux qui craignent une mobilisation générale immédiate. Mais je ne suis pas de ceux qui disent, en fumant des cigares de luxe ou en commandant une robe de 4.000 francs à leur poule : « tout s’arrangera, | ||
| + | qui ont rompu hier la conférence de Lausanne, au risque de déchaîner une guerre cruelle en Orient (où seront impliqués Grecs, Italiens sans doute, Russes et peut-être Anglais), ils ont agi suivant le même esprit d’individualisme vaniteux que les Grecs, les Italiens, les Russes, les Anglais, les Allemands, les Hongrois et les Poincaristes apportent à toutes leurs actions depuis quatre ans. Je crois que nul ne peut me taxer d’indulgence pour les Boches : je hais impitoyablement leurs dirigeants, et je plains le manque d’initiative de leur peuple, toujours moutonnier, totalement dénué d’esprit critique, sournois, plat devant l’argent des riches, sans respect pour la parole donnée, d’une passivité puissante et méprisable. Mais nous ? Notre Bloc national ? Il est aussi lâche que les plus lâches des Boches : voir son indulgence vis-à-vis des petits apaches millionnaires de L' | ||
| + | nous revoyons avant trois mois les cartes de pain, de sucre, de charbon, économies illusoires, mais primes à la fraude et à la toute puissance du sys tème D. | ||
| + | Et qui est-ce qui s’oppose au « Bloc national » ? Des radicaux, jadis intelligents comme Herriot et François-Albert, | ||
| + | ou de faire des conférences dans le canton de Limours. Les gens m’embêtent | ||
| + | Et maintenant, | ||
| + | Air. Je suis définitivement résolu à louer, ma maison de Soucy pour X... mois, si j’en trouve une vingtaine de mille francs. Sans compter les produits du jardin et de la ferme que je vendrais aux locataires éventuels. Je mettrais mes domestiques en congé; j’enfermerais quelques objets précieux et fragiles tels que les verreries que j’ai dans ma chambre; j’en transporterais d’autres (mes bronzes de la Renaissance) au rez-de-chaussée du pavillon d’entrée, | ||
| + | |||
| + | ====Politiciens==== | ||
| + | |||
| + | * //12 février 1923// | ||
| + | |||
| + | * ... Une journée sans intérêt à Paris ; pour la première fois, je suis allé à la réunion du « Comité de Direction de la Société nationale de la Main- d’œuvre agricole », dont Brancher me mit il y a dix-huit mois. J’ai voulu, une fois, y faire acte de présence. Brancher sait en quel mépris je tiens ses amis, anciens ministres, Fernand David, Bonet, Ricard, pour qui l’agriculture est la « préoccupation l’entre-deux-guerres: | ||
| + | constante de la situation sociale de l’ouvrier agricole » (bande ce c... !) et ne sert que de tremplin électoral. Néanmoins, une fois, je voulus perdre deux heures en la compagnie de ces fantoches, pour pouvoir, ensuite, les juger non plus seulement sur les manifestations de leur vie publique, discours, écrits, | ||
| + | campagnes électorales, | ||
| + | |||
| + | ====La Ruhr==== | ||
| + | |||
| + | * //25 février 1923// | ||
| + | |||
| + | * "... La politique ne me satisfait pas plus que la semaine dernière ; tout continue à se développer normalement vers la ruine de la France et de maint autre pays. Marie-Louis Tison est arrivé avant-hier de la Ruhr, où il vivait depuis deux ans. Il m’a confirmé ce que je pensais ! Rien n’est organisé ; les officiers, les ingénieurs ne savent ni l’allemand, | ||
| + | c82 | ||
| + | les villes de 200.000 habitants ; les soldats français saccagent les armoires des hôtels de ville, ce qui n’a jamais été un moyen d’extraire du charbon ; et les autos-mitrailleuses fonctionnent plus que ne le disent les journaux français. Voilà à quoi se réduit le « programme du gouvernement de Poincaré ». | ||
| + | ... Mon cafard est dominé par le besoin d’activité ; qu’il s’agisse de pommes de terre ou de galoches à remplacer, je ne m’arrête pas, du matin au soir, et c’est ce qui me permet de supporter le régime abject sous lequel nous vivons... » | ||
| + | |||
| + | ====Voyage en Anjou==== | ||
| + | |||
| + | * //17 mars 1923// | ||
| + | |||
| + | * ... A la Ferté-Bernard (une heure avant le Mans), | ||
| + | visite d’un élevage de magnifiques percherons, ce qu’il y a de plus beau dans le genre, des poitrails et des hanches qui sont à ceux de Boulot ce que ton poitrail et tes hanches sont à ceux de Trouillet. En plus des percherons, une ravissante église de la Renaissance que j’avais envie de connaître depuis fort longtemps... Arrivée au Mans... visite d'une | ||
| + | installation modèle de mélange et criblage d’engrais au siège du Syndicat agricole, visite rapide de la cathédrale et dîner-coucher tous les cinq au Petit- Perquoy, où mon brave S... a encore rudement travaillé et progressé depuis l’an dernier. | ||
| + | Le lendemain | ||
| + | train pour la Flèche : élevage de volailles remarquable. Toutes les pondeuses sélectionnées au nid- trappe, ce qui sera fait ici dans quinze jours ou trois semaines ; rations alimentaires économiques et intelligentes ; installation de salles d’éleveuses, | ||
| + | Dimanche, | ||
| + | fit impression sur mes quatre copains ; puis, en auto, à travers un pays riche, visite à une étable de Maine- Anjou : un paysan simple, actif, intelligent fait avec succès de la sélection dans des bâtiments vieux et médiocres. L’auto nous conduisit à Saulge — on t’envoya une carte des grottes préhistoriques splendides où les appendices calcaires, tantôt pendants, tantôt érigés, furent l’objet d’une foule de plaisan teries que tu devines. Puis, départ à pied, et 20 km. dans une vallée pittoresque — celle de l’Erve — pour reprendre un train qui nous mena à Laval. Lundi, | ||
| + | grande journée d’auto ; à cinq, d’ailleurs, | ||
| + | jusqu’à 17 ou 18 ans) pour y élever sans scandale un enfant qu’il aura fait à sa bonne ou à une dame de l’aristocratie angevine. Partout, accueil charmant, dégustation de vins, voire de marc chez le curé. Un pays d’une richesse admirable où tout pousse — Angers avait des mimosas en fleurs — où les cultures d’arbres fruitiers sur des pépinières de 200 hectares sont, dans leur genre, aussi belles que les cultures de Vilmorin à Verrières, où il y a des hectares d’artichauts et de choux-fleurs sans une mauvaise herbe, | ||
| + | des vignobles impeccables, | ||
| + | jolie formule de phalanstère catholique. Par contre, la ferme d’A..., ferme expérimentale de l’institut catholique d’Angers, est ce que j’ai vu de plus pauvre, de plus sale, de plus ignoble au monde comme bêtes et comme cultures. Le purin des étables va droit à la mare aux canards où boivent les bêtes ; pas une fenêtre dans les écuries ni dans les étables, des bêtes étiques et merdeuses, sûrement tuberculeuses et un vignoble dégueulasse ; j’étais content de voir avec les enfants le type complet de ce qu’il ne faut jamais faire. Le lendemain, près de Saumur, un viticulteur de 86 ans, vieux républicain radical de race, nous montra des caves splendides ayant des kilomètres de long dans la falaise et nous fit goûter du vin à 30 francs le litre, prix de production.86 | ||
| + | Un type admirable, sorte d’artiste, | ||
| + | avons couché à Châteaudun, | ||
| + | |||
| + | ====Âmes charitables==== | ||
| + | |||
| + | * //18 mai 1923// | ||
| + | |||
| + | * Nous château cachots, | ||
| + | Le Peuple te donnera un récit de mon dernier dimanche ; mardi, j’avais à déjeuner dix-huit vieilles et honorables personnes très pieuses (dans des religions différentes), | ||
| + | |||
| + | ====Le dompteur==== | ||
| + | |||
| + | * //5 juin 1923// | ||
| + | |||
| + | * ..." | ||
| + | l’essentiel : le sous-préfet de la part du préfet si je l’entre-deux-guerres | ||
| + | ne voulais pas me présenter à un des deux sièges de députés vacants en Seine-et-Oise et pour lesquels l’élection a lieu dimanche en 15 ; je lui ai répondu qu’il ignorait tout à fait mes opinions politiques, puisque je ne les lui ai jamais dites et que je suis en aussi bons termes avec des curés qu’avec des communistes (voir l’article du Peuple que je t’ai envoyé) et que, à quiconque le chargerait de m’offrir une place au Parlement, il n’avait qu’à répondre que cela équivaut pour moi à une offre de place de dompteur dans une ménagerie. » | ||
| + | |||
| + | ====Franklin Bouillon==== | ||
| + | |||
| + | * //6 juillet 1923// | ||
| + | |||
| + | * Je te quitte, car je vais recevoir M. Franklin-Bouillon, | ||
| + | |||
| + | ====L' | ||
| + | |||
| + | * //12 novembre 1923// | ||
| + | |||
| + | * ... « Je suis tellement désolé de voir les événements politiques se dérouler avec la rigueur tragique que je prévois depuis dix mois, que je peux difficilement88 | ||
| + | tendre ma pensée sur un autre sujet. L’Allemagne, | ||
| + | j’ai peur que la guerre soit très prochaine. A moins que, d’ici très peu de jours, le Sénat foute Poincaré par terre et qu’on ait enfin un gouvernement honnête qui, n’étant plus l’instrument d’un unique et pernicieux groupe de métallurgistes impénitents, | ||
| + | hier, et pratique, avec nos anciens alliés, une poli tique d’union indispensable à la paix, et, avec l’Allemagne, | ||
| + | |||
| + | ====Candidature==== | ||
| + | |||
| + | * //12 mars 1924// | ||
| + | |||
| + | * ... Cela t’amusera de savoir que j’ai eu une heure et demie d’entretien avec Franklin-Bouillon qui voulait à toutes forces m’avoir sur sa liste. Tu connais mes arguments personnels pour ne pas faire de politique : je fais un métier qui me plait et qui est utile, je n’ai aucune raison pour chercher à en faire un que je hais depuis vingt ans. Comme | ||
| + | j’ai dit à F. B... : « Si on se présente, c’est ou pour être élu ou pour être battu. Je n’ai aucune envie d’être élu, n’ayant rien des qualités requises pour réussir au Parlement, et détestant toute la basse besogne qui occupe un député dix heures par jour. Si je vous apporte simplement mon nom, certain que je suis d’être battu — mais je reconnais que mon nom sur votre liste vous apporterait quelques voix (et c’est tout ce qu’il veut, le mec, à moins de vouloir aussi mon pèse, ce pour quoi il peut se brosser) — il m’est impossible, ensuite, de refuser les diverses candidatures qui se présenteraient et qui ne m’intéresseraient nullement, telles celle au Conseil général où, si je voulais, je serais élu aisément et sans grands | ||
| + | |||
| + | frais, à la mort du vieux Caraman. » Bref, j’ai poliment développé au futur ministre des Affaires étrangères le mot a merde » sous toutes ses formes. | ||
| + | 18 mars 1923 | ||
| + | ... J’ai liquidé Franklin-Bouillon, | ||
| + | Colrat) ; mais s’il fait cela, ce qui me confirmerait qu’il a beaucoup de gueule, mais peu de couilles au cul, je lui ferai le coup de publier la lettre intégrale dans un journal socialiste du département. Et, là, | ||
| + | je rigolerai | ||
| + | |||
| + | ====Les élections en Seine-et-Oise==== | ||
| + | |||
| + | * //9 mai 1924// | ||
| + | circulaire | ||
| + | une | ||
| + | griffe « Tardieu », adressée non à la mairie mais à mon nom personnel me priant de surveiller, avec des amis, dimanche, l’honnêteté du vote, « d’empêcher des fraudes », etc. Cela m’a tellement dégoûté que j’ai cru que c’était une manœuvre des communistes. Ma matinée s’est passée au téléphone. A | ||
| + | 8 h. 1/2 : « Allô ! | ||
| + | le secrétaire de M. Tardieu ? Cette | ||
| + | lettre émane-t-elle de M. Tardieu ? — Oui. » Je raccroche, je saute sur ma plume et j’éjacule une prose que tu devines. Puis rendez-vous, | ||
| + | « ... il faut que vous ayez une bien piètre opinion du corps électoral et que vous considériez domme naturels chez les électeurs des actes immoraux qui relèvent des tribunaux. Au nom de mes concitoyens conscients de leur devoir, je vous demande sur quoi vous vous basez, vos colistiers et vous, pour nous juger à ce point méprisables ; est-ce sur une conception particulière de la moralité civique, telle ment ancrée dans vos esprits que vous jugez tous les électeurs d’après vous-mêmes ? | ||
| + | Demain les électeurs vous prouveront, Monsieur Tardieu, qu’ils n’attendent pas de vous des leçons d’honnêteté. | ||
| + | C. F.-D. | ||
| + | Maire de Fontenay-les-Briis. | ||
| + | Si cela paraît dans les deux feuilles en question, cela peut faire rayer son nom par des électeurs réactionnaires mais susceptibles, | ||
| + | |||
| + | ====Départ de Millerand==== | ||
| + | |||
| + | * //3 juin 1924// | ||
| + | |||
| + | "... Ici, tout va : la question Millerand est au dernier plan de mes préoccupations ; le maintien ou le départ de ce gros homme n’a qu’une importance infinitésimale. Les socialistes, | ||
| + | prend le pouvoir après-demain et si, poussé par le Sénat (où Poincaré très puissant doit mener en sourdine une campagne ignoble contre Millerand), Millerand démissionne vendredi, les radicaux ni les socia listes n’en seront plus grands ni plus forts. Doumergue, bon viticulteur du Gard (comme Fallières, jadis, du Lot-et-Garonne) — s’il est président de la République, | ||
| + | Ce n’est pas vrai que le pays tienne au départ de Millerand ; le pays s’en fout, pourvu qu’il ait des ministres et des parlementaires actifs, souples, intelligents, | ||
| + | Fermez | ||
| + | aux | ||
| + | « ... Maintenant, | ||
| + | |||
| + | ====Anatole France==== | ||
| + | |||
| + | * //ig octobre | ||
| + | |||
| + | * car je l’admire | ||
| + | bien trop pour me livrer à une si stupide manifes tation : je suis d’ailleurs persuadé que cet homme, si coquet, aimant la flatterie (il épousa sur la fin de ses jours sa vieille bonne qui l’admirait à 75 ans quand il sortait de sa baignoire), aurait été heureux de sa glorification universelle — presque de sa déification. C’est le plus bel écrivain français qui ait vécu depuis de longues années mais, ni pour la profondeur de la pensée, ni pour la vie sentimentale ou personnelle, | ||
| + | |||
| + | ====Présentation du film de Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //9 janvier | ||
| + | |||
| + | * ... J’aspire à prendre deux ou- trois jours de détente avant que la présentation de mon film, en février, m’amène un surcroît considérable de1 | ||
| + | 95 | ||
| + | |||
| + | ... Je crois t’avoir | ||
| + | |||
| + | ====Les bénéfices agricoles===== | ||
| + | |||
| + | * //3 mars 1925// | ||
| + | |||
| + | |||
| + | ====Appui du ministre==== | ||
| + | |||
| + | * //23 mars 1925// | ||
| + | |||
| + | * mon film ne pouvait être projeté qu’en mai, à cause des «bureaux». Mais, le samedi 14, je revis Oueuille | ||
| + | « | ||
| + | ... Je vais t’envoyer incessamment | ||
| + | fromage et un ou deux bouquins. Je t’ai envoyé le compte rendu de la discussion à la Chambre de l’amendement Compère-Morel sur les bénéfices agricoles : c’est, à mon avis, le réactionnaire Capus qui a eu le plus de bon sens. » | ||
| + | « | ||
| + | « | ||
| + | =====III. L' | ||
| + | |||
| + | |||
| + | besogne, d’organisation et de correspondance : c’est que, s’il réussit, je me mets à la disposition de quiconque veut le présenter (offices agricoles, sociétés d’agriculture provinciales) pour laïusser une demi-heure sur ce que j’entends par apprentissage agricole, et sur les moyens de développer le sens de la responsabilité chez l’enfant. Une petite notice de deux pages va d’ailleurs jaillir de mon cerveau puissant, pour expliquer le but de ce film, et servir de canevas de laïus à des instituteurs qui voudraient le faire passer dans leurs classes. » | ||
| + | |||
| + | et, devant de hauts fonctionnaires hostiles, à qui il donnait des ordres autoritaires, | ||
| + | ... Le directeur de l’Enseignement primaire de la Seine m’a promis d’envoyer une circulaire à tous les directeurs d’école de Paris et banlieue, circulaire dont j’ai fait le texte et qu’il doit signer. Et, malgré cela, je ne suis pas certain d’être arrivé à ce que les six cent cinquante places de la salle soient occupées, puisque je n’offre ni buffet, ni femmes à poil, mais que, sur l’écran, je me contente d’envoyer une motte de fumier vers le public (ce que | ||
| + | je n’ai d’ailleurs pas annoncé sur les invitations)... » | ||
| + | |||
| + | ====Le film de Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //28 mars 1925// | ||
| + | |||
| + | * ... Ma présentation de film n’a pas mal marché : | ||
| + | il y avait quatre cents à quatre cent cinquante personnes. Très peu de parlementaires : deux sénateurs et, je crois, zéro député (je m’en fous). Quelques fossiles très décorés des milieux agricoles. Massé a été pontifiant, mais n’a pas dit de grosse connerie à propos de Bel-Air : il avait mieux compris que je n’osais l’espérer la leçon que je lui avais faite. Il ne parla guère que pendant le quart d’heure désiré. Oueuille se crut obligé de dire en mon adresse quelques phrases on ne peut plus 97 amicales, de quoi faire baver de jalousie tous les ronds-de-cuir hostiles, si tant est qu’un rond-de-cuir puisse baver. Le film se déroula dans un mouvement parfait (ce qui me fit plaisir, car certaines scènes, filmées un peu trop vite, risquent, si elles sont | ||
| + | tournées vite à la présentation, | ||
| + | |||
| + | ====Maire==== | ||
| + | |||
| + | * //20 avril 1925// | ||
| + | |||
| + | * "... Finalement, je suis obligé de me présenter aux élections municipales : puissé-je être 5e ou 6e de la liste, de manière à ne plus être maire : je n’ai aucune envie de m’appuyer le dressage d’un secrétaire de mairie, quand M. Tison prendra sa retraite dans six mois. A mon regret, il n’y a pas encore de liste adverse, et je ne veux pas faire les frais d’en payer une, quoique ce soit de pratique courante. | ||
| + | Je ne te parle pas de politique : toute prévision d’événements me semble impossible. Que dira l’Amérique à Hindenburg, que dira l’Angleterre à Caillaux; et que diront à Caillaux ses collègues du ministère, qu’il doit mener comme on mène de vieux chevaux rétifs ? L’Œuvre est bien mal faite, et le Quotidien ne vaut guère mieux : depuis deux mois, je suis vainement à la recherche d’un journal lisible. »98 | ||
| + | |||
| + | ====Finances et gabegie==== | ||
| + | |||
| + | * //29 octobre 1925// | ||
| + | |||
| + | * «... La bourgeoisie est affolée, les jouisseurs — s’ils craignent de n’avoir pas pris encore assez de précautions pour camoufler leurs millions aux yeux du fisc — tremblent à l’idée de devoir réduire leurs dépenses de luxe. Et chacun cherche à mettre ses biens à l’abri des « dévalorisations » et des impôts. J’avoue que nos politiciens sont au-dessous de tout. Tous, de Caillaux à Blum en passant par Painlevé et Herriot, se montrent d’une impuissance égale, dans la découverte de la solution financière. L’impôt sur le capital, dont j’étais partisan acharné en 1919 (comme de la vente de la Martinique aux États-Unis) n’est plus qu’une formule théorique d’un système qui n’aboutira à rien de plus efficace qu’un emprunt raté comme le dernier. La réforme administrative, | ||
| + | 99 | ||
| + | |||
| + | ====Crise politique==== | ||
| + | |||
| + | * //28 novembre 1925// | ||
| + | |||
| + | "... La crise politique ne me fait pas la bile que tu pourrais croire.. tous ces parlementaire s sont des pantins. Je suis très sévère pour la conduite des socialistes depuis trois jours : je doute que le " | ||
| + | |||
| + | ====Nécessité des impôts==== | ||
| + | |||
| + | * //14 décembre 1925// | ||
| + | « ... Le monde est bien nauséabond : la Syrie, Mossoul, la diminution des impôts en Amérique, et la lâcheté des Français ; que signifie ce sursaut de fureur contre les projets Loucheur ? Sinon que les grands bourgeois et les financiers ne veulent pas casquer, et que les fumeurs geignent de la hausse du tabac ? Évidemment, | ||
| + | des injustices, évidemment ils feront monter le prix de la vie. Mais dans quel pays existe-t-il un système d’impôts équitable ? Il faudrait un fonctionaire pour vérifier les déclarations de dix contribuables ! Et comment s’en sortir sans faire monter le prix de la vie, du moins de la plupart des objets nécessaires : car je ne vois pas pourquoi le charbon et le pain monteraient parallèlement aux valeurs de bourse étrangères et aux soiries. Si les grosses dames du faubourg Saint-Germain jugent que le meilleur placement est un collier de perles (cela existe, depuis dix ans, ces gens-là), je leur interdis de maudire le Cartel sous prétexte que les obligations de chemins de fer baissent. Et cet exemple explique une grande partie de « l’inquiétude des classes aisées et des milieux financiers » — car « l’inquiétude des milieux politiques » n’est que la crainte d’une dissolution de la Chambre et d’une non-réélection presque générale. Quel malheur que les Socialistes soient trop bêtes pour ne pas pouvoir agir et faire mieux ! » | ||
| + | |||
| + | ====Delaisi==== | ||
| + | |||
| + | * //5 janvier 1926// | ||
| + | |||
| + | * « ... Ayant travaillé une partie de la nuit de Saint- Sylvestre et terminé dès le Ier janvier midi tous mes comptes, plus douloureux que ceux de 1924 (mais je m’en fous, tant que je suis assez costaud pour pouvoir mener la vie que je mène, sans vacances), | ||
| + | je me suis octroyé trois jours de suite, trois séances de lecture d’un après-midi : et ce fut très voluptueux. Je suis ravi de t’avoir envoyé le bouquin de Delaisi, que je n’avais pas encore ouvert, et que je n’ai d’ailleurs pas fini : c’est, presque constamment, | ||
| + | j’avais le temps, je me ferais présenter à Delaisi et je lui offrirais de le fabriquer. Mais je crois raisonnable de ne pas me lancer dans cette voie... » | ||
| + | |||
| + | ====Steeg==== | ||
| + | |||
| + | * //14 janvier 1926// | ||
| + | |||
| + | * « ... La presse m’apprit aujourd’hui que Steeg alla te rendre visite. J’espère que tu as coupé aux revues de détail et de pieds de châlit qu’amène toujours ce genre de distraction, | ||
| + | |||
| + | ====Plénitude==== | ||
| + | |||
| + | * //3 mai 1927// | ||
| + | |||
| + | * Mon aimé, | ||
| + | Ton télégramme de Tanger me parvient à l’instant ! Il fait, ici, depuis samedi, | ||
| + | je ne doutais pas que tu eusses une bonne traversée. ... Dans quelques jours, je souhaiterai de nouveau | ||
| + | la pluie. Actuellement, | ||
| + | joie de t’avoir près de moi pendant huit mois, au moment où mon œuvre de huit ans se confirme féconde, est une vie bien douce, bien pleine — que j’interdis à quiconque de qualifier de dure, de soli | ||
| + | taire ou de pénible. Quand, il y a plus de douze ans, j’appris la mort-naissance de mon enfant, je me | ||
| + | consolai vite à la pensée que j’en aurais d’autres : quand, il y a dix ans, je sentis à distance chez ma | ||
| + | femme une telle insensibilité que je prévoyais mon divorce après guerre, je me dis encore que c’était là accident banal — et que je saurais recréer autour de moi une atmosphère de bonheur : sous quelle forme, je ne l’envisageai pas. Ta tendresse, mon chéri, n’évoque en moi le souvenir que d’un senti ment : celui que je portais à mes parents, avec qui | ||
| + | je vivais en absolue intimité. Et de sentir en toi, devenu homme, non seulement la plus profonde tendresse filiale, mais la plus fraternelle affection d’ami — tu n’imagines pas le bien que cela me fait. Je ne conçois plus pour moi la possibilité de ressentir un ennui, d’avoir, non pas du découragement, | ||
| + | soleil, fleurs, oiseaux — quand on sent que tu es heureux, que tu connaîtras, | ||
| + | • de bonheur réunies. L’éloignement ? Je n’y pense déjà plus. Ce n’est rien, la distance, quand il y a intimité, fusion de sentiments et d’idées comme entre nous — commun amour de la vie et de la beauté sous toutes leurs formes. Oui, mon chéri, cela a été chic, les derniers mois : les mois à venir seront encore plus beaux... » | ||
| + | |||
| + | ====" | ||
| + | |||
| + | * //10 mai 1927// | ||
| + | |||
| + | * "... Vendredi, journée du « Retour à la terre » du département de la Seine. Gâtisme ambiant dépas sant tout ce que j’attendais ; et pourtant, Dieu sait si j’en attendais du gâtisme! Aucune organi sation, aucun travail classé ; des rapports vaseux, des suggestions banales de directeurs de services | ||
| + | curés de province ont semblé m’indiquer que, évidemment, | ||
| + | à 16 heures, devant vingt-cinq personnes dont vingt- trois gâteux, mon topo agricole patriotique. Cela a amené, dans deux ou trois journaux parisiens, des petites mentions pouvant susciter des candidats. | ||
| + | Samedi, charmant déjeuner à Paris : Malherbe, Queuille, Labbé, Franceschini (directeur du bureau des bourses à la Préfecture de la Seine). J’ai d’autant plus parlé de toi — dont Malherbe s’enquit — que Queuille doit partir demain pour Boufahrik et que je lui ai parlé de M. Paulian. Il a été charmant. Je pense que Labbé viendra déjeuner ici la semaine prochaine. Quant à la Préfecture de la Seine, il n’existe actuellement aucun crédit permettant de subventionner des apprentis non pupilles de la Nation ! J’ai émis l’idée que le département devait considérer comme un devoir de prolonger les bourses d’internat primaire (comme en eurent, jusqu’à 13 ans, plusieurs Bel-Airois) par des bourses d’apprentissage, | ||
| + | qui te | ||
| + | |||
| + | ====Lectures==== | ||
| + | |||
| + | * //21 mat 1927// | ||
| + | |||
| + | * ... A Soissons. Un éblouissant sergent nous attendait à la gare, orné de galons | ||
| + | (ours./ 105 | ||
| + | ... Je lui ai enjoint de profiter de ces mois d’inertie pour lire les bons auteurs | ||
| + | (choix | ||
| + | ... J’attends lundi Leroy avec le Comité d’inscription au nouveau livre généalogique de Large White. » | ||
| + | |||
| + | ====La grèle==== | ||
| + | |||
| + | * //7 juin 1927// | ||
| + | |||
| + | * "... Le tourbillon de grêle : venant de Beauce, s’arrêtant à la croupe Bligny-Milleron-Butte-brûlée ; nuit du 30 au 31, à minuit. A 6 heures du matin, les enfants m’ont remonté du parc des grêlons gros comme des œufs de poule, non fondus. Il s’étendit sur environ 25 km. de long et de 300 à 400 mètres de large. Chez moi, relativement peu de dégâts ; aucun animal n’a souffert, aucun arbre important n’est tombé. Les carreaux du toit de Soucy se sont fracassés sur ceux de la cage d’escalier, | ||
| + | de la maison a été transformé en chute d’eau ; il est sec maintenant, et cela a lavé les tapis-brosses. Les carreaux de l’orangerie ont été partiellement zigouillés... Aux pommiers la moitié des fruits a été hachée : il en reste beaucoup. Aux Bordes, à Graffard, peu de mal. Pièces 1 et 2, trèfle couché. Mont-Louvet partiellement raviné, mais patates non hachées (ce qui est la grande veine, car ellesQUELQUES | ||
| + | étaient à la limite de la trombe). Osier entièrement haché et étêté. Tout cela est peu, à côté des dégâts subis par trois ou quatre cultivateurs de la vallée que je considère comme à demi ou aux deux tiers ruinés... Naturellement, | ||
| + | je crois qu’il y a quelques ruines complètes. A dessein, je n’ai d’ailleurs pas encore mis les pieds dans les champs sinistrés hors chez moi, ne voulant pas, ultérieurement, | ||
| + | Alors que, pour la cinquième fois de l’après-midi, | ||
| + | je m’étais remis à dresser le détail des outils à commander, à 19 heures, arrivée de la cinquième auto de luxe de la journée : les de Z... Monsieur, Madame et quatre grands enfants (dont deux, de 17-14 ans avec des gueules de gouapes terribles). Mme de Z..., toujours éclatante, toilette et bijoux d’un goût impeccable, aimable, vive, intelligente : j’étaisl' | ||
| + | aux que | ||
| + | vraiment fait pour avoir une maîtresse alliée familles royales d’Europe ! M. Z..., moins bête | ||
| + | d’habitude, | ||
| + | 18 juin 1927 | ||
| + | « Le total des dégâts commis dans la commune (Chardin et moi exclus d’un commun accord) atteint, dans mon évaluation détaillée et raisonnable, | ||
| + | |||
| + | ====L' | ||
| + | |||
| + | * //1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... Ce que tu me dis de la mentalité de X... et Z... ne me surprend pas ; tu auras encore, dans ta vie, mon chéri, bien des surprises dues à l’égoïsme, | ||
| + | d’indemnisation. | ||
| + | 108 | ||
| + | l’âge d’or est loin ! On ne peut que prendre les hommes comme ils sont, ne pas chercher à les corriger quand ils ont dépassé un certain âge, et ne jamais se laisser soi-même influencer par la méchanceté d’autrui, de façon à avoir le sentiment, non pas d’une supériorité morale sur les mufles, mais du moins d’une conduite s’efforçant de ne chagriner ni faire volontairement souffrir personne... Je vais te faire envoyer le Ghardaïa, de Chevrillon, où il y a des pages magnifiques. » | ||
| + | |||
| + | ====À | ||
| + | |||
| + | * //il juillet 1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... Tu penses que je ne laisserai pas passer tes 21 ans sans une manifestation tangible de ma ten dresse. Il y a cinq cents ans, je t’aurais armé cheva lier (ah non, c’est vrai, mes ancêtres devaient, à ce moment, vendre des cacahouètes au Portugal ou de la friperie en Europe orientale !). Mais en l’an de grâce 1927, quid ? Veux-tu de l’argent, pour te payer quelques jours de vacances avant le 15 août ? Veux-tu un appareil de photo pour pouvoir faire un cadeau à un employé des chemins de fer maro cain ? Veux-tu autre chose pour ton installation | ||
| + | future ? | ||
| + | / | ||
| + | J’ai | ||
| + | dredi à la justice de paix d’Arpajon, | ||
| + | * | ||
| + | homme du monde coté pour expertiser sa bonne éducation. Tu vois d’ici le ton, la rigolade du public et des juges, et l’effarement du vieil avoué sourd. Le reste fut à l’avenant. »IIO | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | |||
| + | ====RÉCOLTE==== | ||
| + | |||
| + | * //23 août 1927// | ||
| + | |||
| + | * " | ||
| + | est mardi 15 heures ; depuis dimanche 17 heures, il n’a pas plu ! Mais, la semaine dernière, ah, mon | ||
| + | chéri | ||
| + | |||
| + | de | ||
| + | agricoles ; entre deux averses on voyait les culti vateurs faucher à la main leurs avoines couchées ; le surlendemain, | ||
| + | que j’ai | ||
| + | mes amis et connaissances dès leurs rentrées de vacances. Pour ne rien te cacher, je t’avoue que j’ai commandé... un tarare neuf à grilles inclinables. Le hangar-magasin a eu encore, cette semaine, pas mal de visiteurs qui se pâment. Si je savais y faire, | ||
| + | j’installerais un tourniquet à la porte ou un thé dansant dans le magasin à grains, avec un petit bordel dans la réserve à outils... » | ||
| + | |||
| + | ====CONSEILS | ||
| + | |||
| + | * //20 septembre 1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... Que tu trouves la tâche difficile, je le désirais et je l’espérais ; le contraire eût été impossible. Mais il ne faut pas que tu en aies du cafard, mon aimé ; sois fatigué le soir, dépense au début plus d’argent que tu n’en gagnes, tout cela est prévu et je suis là pour t’aider. La tâche est vaste : ne veuille pas tout faire à la fois ; il était évident que ton prédécesseur mécontentant T... et S... laisserait l’outillage, | ||
| + | *112 | ||
| + | ni même en deux mois, une exploitation mal tenue soit transformée | ||
| + | |||
| + | ====Prêt d' | ||
| + | |||
| + | * //10 octobre// | ||
| + | |||
| + | * « ... Je vois, chéri, que la question d’argent te tracasse. Si tu veux que la somme dont tu as besoin soit un prêt, appelons-la prêt : sans intérêt, à trente ans, avec hypothèque sur un siège de l’auto que tu achèteras en 1935 ou 1936. Comme cela, cela colle ; tu me signeras un reçu, comme cela tu seras content. La question est de savoir de combien tu as besoin, d’ici six mois, par exemple... | ||
| + | Si tu veux, mon chéri, considérons l’argent que je t’ai remis depuis six mois comme la dot d’un père à son fils : ou bien que ce soit lors du mariage avec une mouquère, c’est lors du mariage avec la liberté ; et tu n’en abuses pas ! Et je voudrais bien, | ||
| + | pour eux, que tous les capitalistes reçoivent de leur argent l’intérêt que je reçois du mien, sous forme de joie, de bonheur, d’assurance de succès. J’ai mon bureau plein de capucines qui embaument et de livres qu’Edmond feuillette, ou d’autres, car je n’ai pas le temps de lire. J’ai Bel-Air plein de | ||
| + | bons gosses, | ||
| + | . absolue... j’ai dix à douze lettres d’anciens par semaine. Crois-tu que l’argent qui t’est nécessaire me prive d’une joie quelconque, même si je le classe dans la somme annuellement prélevée sur mon capital ? Tout ce qui peut arriver, mon trésor, c’est que je n’aille pas au Maroc en 1929, eh bien, nous nous prouverons l’un à l’autre que nous avons la force de rester séparés... » | ||
| + | |||
| + | ====La classe à Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //20 octobre | ||
| + | |||
| + | * « ... La classe marche bien. Pour les petits, chaque semaine : deux lectures expliquées avec Gaillard, trois devoirs écrits, une classe générale et patronale d’agriculture ou d’instruction sociale. Je dois dire que, hier, Roussel — pourtant en léger progrès — me déclara que Napoléon connaissait la T.S.F., que, lorsque je naquis, les bateaux à vapeur n’exis taient pas encore, et que la bataille de Waterloo eut lieu en 1870. Tu vois que les queues de classe n’ont rien perdu de leur imprévu... »ii4 | ||
| + | |||
| + | ====Le cul terreux==== | ||
| + | |||
| + | * //16 novembre 1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... Oue tu maudisses une pluie venue trop tôt ou trop forte, comme tu aurais maudit dans quelques semaines une sécheresse trop complète et trop tenace, cela indique que tu n’es pas sans te laisser affecter par la déformation professionnelle du cul-terreux qui déplore toute indélicatesse du grand Maître des vents, des pluies et des neiges : moi aussi, d’ailleurs. » | ||
| + | |||
| + | ====Pessimisme==== | ||
| + | |||
| + | * //12 décembre 1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... La prévision de ta totale solitude n’a pas laissé que de me soucier. Je suis certain que, si tu étais en contact plus continu avec des Français, la pourriture de la canicule, l’exploitation, | ||
| + | juges abusive, de la main-d’œuvre indigène, les manifestations de flemme, ou d’indélicatesse, | ||
| + | et | ||
| + | Comme je | ||
| + | t’obligeais bien il y a un an, à ne pas ruminer avec tristesse ou aigreur les ennuis obligatoires de Bel-Airl' | ||
| + | (agitation de la directrice, cuite du chef de culture, sabotage des gosses, je m’en foutisme collectif). Il faut, mon bon chéri, combattre cette tendance à l’excessive sévérité : à ton âge, je l’avais envers les œuvres d’art (romans, tableaux, musique), tu l’as envers les hommes. Je crains que tu te recro quevilles trop sur toi-même, et que toi, si gai, tu t’attristes. Je voudrais sentir que tu t’efforces de te créer une vie sociale et que tu y réussisses; | ||
| + | |||
| + | ====La maladie==== | ||
| + | |||
| + | * //27 décembre 1927// | ||
| + | |||
| + | * « ... Bel-Air est dans le grand chagrin : depuis jeudi, je veux te l’écrire, | ||
| + | il a toujours 4009 (sans arrêt depuis cinq jours), mais, alors qu’il passa hier de la léthargie comateuse à la démence (on ne pouvait le maîtriser qu’à trois), ce matin, il est calme, et a sa tête plus qu’il nel’a | ||
| + | |||
| + | ====Lot de consolation==== | ||
| + | |||
| + | * //17 février 1928// | ||
| + | |||
| + | * « ... Mon opinion sur ce sujet n’a pas varié depuis un an, et j’y suis hostile. En effet, mon chéri, pour prendre un lot de colonisation, | ||
| + | aies envie d’épouser, | ||
| + | 117 | ||
| + | |||
| + | ====La truie stérile==== | ||
| + | |||
| + | * //28 février 1928// | ||
| + | |||
| + | * « ... Une des truies que de Villefranche m’avait données étant restée stérile après neuf ou dix saillies a été abattue samedi : elle avait deux rates ! C’était d’ailleurs la plus belle de mes truies : je me demande si toutes les belles femmes stériles ont deux rates. » | ||
| + | |||
| + | ====Retour de la Légion==== | ||
| + | |||
| + | * //7 mars 1928// | ||
| + | |||
| + | * « Vous avez bien gagné, depuis dix mois, de goûter le bonheur des retrouvailles en terre lointaine... Votre bonheur parvient à mon bureau, mes fils chéris, sans même que vous m’en écriviez. | ||
| + | ... Maintenant, mon grand Justin, en avant pour la vie ! D’abord, à l’engrais, | ||
| + | peu... tu me parleras de Bou-F. et du cuistot avant de me parler de la Légion étrangère et des ignominies qui t’ont dessillé les yeux sur la bassesse des hommes. » | ||
| + | |||
| + | ====Journaux==== | ||
| + | |||
| + | * //28 mars 1928// | ||
| + | |||
| + | * Justin | ||
| + | 4n8 | ||
| + | Ne veux-tu pas le Petit Parisien où Romier, Bainville, Seydoux font presque chaque jour des articles de fond pleins de bon sens ? Un mot, et je t’y abonne. | ||
| + | ... Désireux d’avoir Queuille, pour la première fois, à mon assemblée générale où je m’énorgueillirai plus que de coutume du résultat social de Bel-Air, je ne ferai cette assemblée qu’au mois de mai... » | ||
| + | |||
| + | ====Déception==== | ||
| + | |||
| + | * Une déception morale, cette semaine : muflerie inattendue de G..., certainement sous l’influence de sa famille. Ne se plaisant pas dans sa place, où il trouvait, sans doute à juste titre puisque je l’en avais prévenu, que son patron, trop intellectuel, | ||
| + | personnellement, | ||
| + | l’entre-deux-guerres | ||
| + | te dire en quels termes je lui écrivis : cette façon de me traiter en larbin et de me bafouer, sc foutant du tort qu’il cause ainsi à ma référence, | ||
| + | |||
| + | ====Conseil de mariage==== | ||
| + | |||
| + | * //17 août 1928// | ||
| + | |||
| + | * « ... Je souhaite que tu résolves bientôt le pro blème ancillaire et le problème matrimonial sans être obligé de choisir une bonne comme femme ni ta femme comme bonne. » | ||
| + | |||
| + | ====Le pacte de Paris==== | ||
| + | |||
| + | * //29 août 1928// | ||
| + | |||
| + | * « Il y a ce soir quatorze ans, je gisais dans une vague ambulance improvisée d’un village de l’Aisne, avec trois blessures, pas de pansement, et une sacrée | ||
| + | fièvre ! Je ne m’en porte pas plus mal aujourd’hui, | ||
| + | |||
| + | ====Colette==== | ||
| + | |||
| + | * //8 septembre 1928// | ||
| + | |||
| + | * ...«Jet’ ai fait envoyer des bouquins, tant classiques que légers : La Naissance du jour, de Colette, livre fait avec rien, est une merveille de style étincelant | ||
| + | et subtil. | ||
| + | Ralentissement | ||
| + | |||
| + | ====Du mariage==== | ||
| + | |||
| + | * //19 février 1929// | ||
| + | |||
| + | * Te parler mariage, puisque tu me poses la ques tion : tu y as d’ailleurs répondu par avance en m’indiquant ma réponse : question d’espèces. J’ajoute loterie. Et j’ajoute : tous les projets de principe que l’on a sont toujours déjoués par les événements. Mon ami V..., très pressé de se fonder un foyer, chercha à se marier dès 21-22 ans et épousa Y..., peu éprise de lui à ce moment : je ne lui ménageais pas de critique, je le traitais d’idiot, et déclarais que, voulant et devant d’abord faire le tour du monde et être avancé dans ma carrière d’artiste, | ||
| + | huit mois plus tard, à la stupéfaction générale (et à la mienne en particulier), | ||
| + | |||
| + | ====Un Marocain professeur d' | ||
| + | |||
| + | * //26 mars 1929// | ||
| + | |||
| + | * Tu es gentil de prévoir que ton enrichissement te permettra de payer une bourse de voyage au Maroc à un F.A.A.B.A., mon trésor : mais, tant que je serai vivant et valide, c’est moi qui ferai ces | ||
| + | choses-là... | ||
| + | |||
| + | Je voudrais ne pas tarder à fixer à huit jours près la date de départ de Raymond... Son professeur d’arabe est venu déjeuner avant-hier : c’est vrai ment un être épatant, comme j’en connais peu : une universalité de culture comme n’en ont pas cinq cents Français de France, même à 50 ans : et il a1 | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | |||
| + | 23 ans ! Et se^ ambitions sont, non pas européennes, | ||
| + | |||
| + | ====Musique et médaille==== | ||
| + | |||
| + | * //15 mai 1929/ | ||
| + | |||
| + | * Pourquoi suis-je heureux d’avoir réussi à te procurer une vie si belle et si féconde, heureux d’un bonheur bien plus calme, et peut-être plus riche, que les grands bonheurs d’il y a vingt ans, ceux que je ressentais quand, en tapant pendant des heures sur un clavier, je surexcitais ou je faisais chialer mes amis dont l’admiration risquait de me griser ? Je ne méritais pas de telles joies... | ||
| + | Pour Raymond : Blanchard t’a décerné une médaille d’argent en tant que deuxième au Brevet (Bibi a du vermeil, Laurent du bronze et Lapin peau de balle) ; tu verras, c’est très joli : une putain de bordel nu-pieds tend la main à un semeur dont le paquet de grains évoque une hypertrophie des couilles. Je te fais graver ton nom et je te l’envoie...123 | ||
| + | |||
| + | vous y verrez | ||
| + | | ||
| + | Une | ||
| + | F | ||
| + | j’ai | ||
| + | écoles | ||
| + | (1) Ancien | ||
| + | |||
| + | ====Visite ministérielle==== | ||
| + | |||
| + | * //23 mai 1919// | ||
| + | Vendredi dernier, visite ministérielle : | ||
| + | bien des cons, dans ma vie, surtout parmi les hommes politiques et les gouvernants. Mais H. dépassa tout ce qu’on peut imaginer. Après que je lui eus exprimé la F.A.A.B.A., et montré l’essentiel, | ||
| + | fut le suivant : « Sont-ce les enfants qui pansent les chevaux ? — Oui, Monsieur le Ministre. — Ah ! » (et il fallait voir la mine hébétée de ce gros marchand de vins provincial et rustaud, quand il gémit ce « ah » essouflé par un trop bon déjeuner et quatre | ||
| + | Ali!» | ||
| + | |||
| + | ====Ferdinand Buisson==== | ||
| + | |||
| + | * //7 juillet 1929// | ||
| + | |||
| + | * cents mètres | ||
| + | aux | ||
| + | Ministre. | ||
| + | ... Je vais vous envoyer pour vous délasser, après les battages, un livre russe contemporain très rigolo, | ||
| + | que Méquet | ||
| + | examens aux maîtres ne rappellent pas quelque peu le Bel-Air | ||
| + | J’attends après-demain à déjeuner M. Ferdinand Buisson, l’ancien chef de cabinet de Jules Ferry, le fondateur de l’école gratuite et obligatoire, | ||
| + | |||
| + | ====Grave accident à Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //13 juillet 1929// | ||
| + | |||
| + | * Mes chéris, | ||
| + | « Vous devez être les premiers à savoir que Bel- Air est dans la peine. Avant-hier matin, en voulant prendre deux cerises au bout d’une branche d’arbre, mon cher petit Roger Guitet est tombé et s’est rompu la colonne vertébrale vers la huitième vertèbre ; deux issues possibles : la mort (danger de mort rapide encore pendant deux ou trois jours) ou la paralysie incurable de la moitié inférieure du corps. Sa mère — veuve dont il est l’unique enfant — est à son chevet à Necker, dans le service d’un spécialiste qui va, peut-être, tenter tout à l’heure une opération. Je fais la navette entre Bel-Air et Necker. Le petit a toute sa tête et la liberté de ses bras. »... Quoi que je fasse, où que je sois je suis hanté pas l’image de mon pauvre gosse qui, lentement, et inconsciemment, | ||
| + | 23 septembre | ||
| + | ... Ton séjour demeure pour moi un souvenir où je puise constamment du réconfort car, à Necker, après deux jours mauvais, l’état est redevenu ceI2Ô | ||
| + | qu’il était il y a trois semaines, avec plus d’appétit, | ||
| + | 14 octobre | ||
| + | ... L’état du pauvre petit Roger a rapidement empiré ; 40°, tous les soirs, 6 cmc de morphine par jour. Il a toute sa lucidité, mais semble croire tout ce que nous lui disons, puisqu’il a demandé à une infirmière si, selon elle, il irait à Berck dans quelque temps... Il parle de tout et de tous. Sa mère sait maintenant que la fin est proche. Je doute qu’il vive au-delà de cette semaine. | ||
| + | 28 octobre | ||
| + | ... Avant-hier, de nouveau, j’ai retrouvé mon petit Roger souriant, plein de vitalité, riant aux éclats des bêtises que je pouvais lui dire, n’ayant pas dépassé 38° depuis cinq jours. Je n’ai plus le droit de le trouver plus mal qu’il y a cinq semaines, par exemple : il mange beaucoup, il a une résistance stupéfiante. Envoie-lui une carte, disant que tu es content des meilleures nouvelles que je t’ai envoyées... Il la recevra peut-être encore. | ||
| + | O7l’entre-deux-guerres : la f.a.a.b.a. 127 | ||
| + | 5 novembre | ||
| + | |||
| + | ... Combien j’aurais aimé fêter les dix ans de Bel-Air, autrement qu’en faisant lessiver et repeindre le réfectoire. Enfin ce sera partie remise. Hier, de nouveau, à Necker, j’ai eu très mauvaise impression. Après une semaine sans incident et avec beaucoup d’appétit, | ||
| + | 14 novembre | ||
| + | ... Je ne vous apprendrai qu’une triste nouvelle que j’ai été abasourdi d’apprendre tout à l’heure : Jean H... est mort, il y a six jours, à Paris, sous le chloroforme, | ||
| + | qui tenait le masque, maladie de cœur très grave et ignorée, fort repas avant l’opération, | ||
| + | ... Mon petit Roger, après avoir été au plus mal, il y a neuf jours (410) a résisté à une nouvelle poussée d’infection, | ||
| + | |||
| + | ====La diphtérie==== | ||
| + | |||
| + | * //il décembre 1929// | ||
| + | |||
| + | * ... J’ai eu de charmantes distractions depuis cinq jours : deux cas de diphtérie sans gravité, l’un dans Bel-Air village, l’autre à la F.A.A.B.A. Alors, joie des expéditions à l’hôpital (mon gosse avait 370, le transport n’était donc pas bien dangereux), des analyses bactériologiques de tous les enfants de l’école de garçons de Fontenay, de leurs frères et sœurs, des miens, isolement des porteurs de germes (j’en avais deux à la F.A.A.B.A. ; je les ai envoyés chez eux d’où ils reviendront dans huit jours s’ils n’ont pas la maladie), organisation des injections de sérum, des vaccinations (demain je m’appuie vingt- six analyses d’urine pour hâter le travail de Bisot ; | ||
| + | j’aime cela, nom de Dieu !), des désinfections : tous les enfants ont couché cette nuit au salon et à la salle à manger de Soucy ; ils n’ont pas pissé sur la tapisserie d’Esther, c’est un succès pour ma méthode éducative. | ||
| + | Je suppose d’ailleurs que toutes ces mesures, forcément imparfaites (on ne peut pas désinfecter les écuries, les granges, le hangar) n’empêcheront pas quelques cas d’éclater encore avant que se produise l’effet de la vaccination, | ||
| + | |||
| + | 129 | ||
| + | monie de l’arbre de Noël, avec le goûter traditionnel offert au curé vieillissant (qui me parle de moins en moins de ses travaux d’exégèse et de plus en plus du mauvais fonctionnement des cabinets du presbytère) et à l’instituteur qui sent le rhum à partir de 9 heures du matin ! | ||
| + | A Necker | ||
| + | |||
| + | ====Roger Guitet==== | ||
| + | |||
| + | * //24 décembre 1929// | ||
| + | Ces journées-ci sont très lourdes de moi; le pauvre Roger a très rapidement décliné : je vais le voir tout à l’heure, je ne sais s’il me reconnaîtra encore. Pas de fièvre, pas de grandes douleurs. Mais un affaiblissement lamentable, la voix ne porte plus, le moindre mouvement des mains semble un effort, | ||
| + | j’ignore combien il reçoit de morphine en ce moment : Ie sais qu’on lui en donne, sans compter, pour qu’il s’endorme définitivement sans souffrance et la fin est imminente. Je ne conçois pas de rebondissement analogue à ceux qui m’ont plusieurs fois surpris... | ||
| + | ... J’ai fait un saut, il y a huit jours, à Nogent- sur-Seine. R... est très bien : je ne sais s’il est avan tageux qu’il attende encore sur place la vente du moulin à un autre groupe ; on essaie de sauver ce moulin (les autres affaires de Baumann ont sauté, ce qui prouve que Jéhovah a gardé un certainsentiment d’équité). Baumann a perdu ses millions gagnés dans ses manœuvres de banditisme minotier... | ||
| + | 27 j' anvier | ||
| + | ... Ce soir, je serai bref : lourde soirée, car le pauvre enfant est tout près de l’agonie, et j’ai, depuis des mois, la terreur de ses derniers moments. Avant-hier, il ouvrait à peine les yeux et articulait à peine, sa mère m’a téléphoné que cela continuait depuis. Elle tente demain de le ramener vivant chez elle pour qu’il ne meure pas à l’hôpital : depuis quelque temps, il le lui demande, paraît-il : s’il a encore sa connaissance, | ||
| + | 9 février | ||
| + | Mes enfants chéris, | ||
| + | Roger Guitet | ||
| + | nistrée tous les quarts d’heure, ont été pires que tout ce que je craignais depuis sept mois. Hier matin, il ne m’a plus reconnu, mais il avait encore une demi-conscience pour demander à boire... | ||
| + | 20 février | ||
| + | ... Tout cela vous dit le résultat de mon séjour de quatre jours au pays basque : pour moi, détente, mais détente insuffisante (j’ai revu tout à l’heure la malheureuse Mme Guitet, affectueuse, | ||
| + | |||
| + | ====Retour du Maroc==== | ||
| + | |||
| + | * //Toulouse, 9 avril 1930// | ||
| + | |||
| + | * Le rêve est fini : je suis depuis deux heures et demie dans une horrible ville où on ne vend pas de pains de sucre habillés de bleu, de dattes pourries, d’olives rances, et où les hommes portent des vestons mal ajustés, où les femmes montrent leurs gueules qui sont moches, où je comprends ce que disent l’agent de police et le chauffeur quand ils s’engueulent. Ce n’est plus drôle ; je suis pourtant très b- ien disposé. Pourquoi ne le serais-je pas ? On est crispé après un cauchemar, vaseux après une fausse-couche, | ||
| + | recommencer la nuit suivante. Je ne pense même pas à cette possibilité d’avenir ; le passé immédiat me suffit. Pendant des années, mon René, je ne savais pas si je pourrais aller te voir maître de ton sol et de ton travail, heureux de ton succès : c’est fait ; et même s’il y a quelque rouille, quelque verse, quelques dégâts de moineaux, tu as, cette année comme la précédente, | ||
| + | |||
| + | Et toi, mon Raymond ? Je crois que nous en avons aussi emmagasiné des images et des souvenirs — depuis le conservateur gâtifiant de volubilis jusqu’au jeune crevé d’hier au soir (plus j’y pense — je n’y ai d’ailleurs pas beaucoup pensé — plus je le crois cocaïnomane), | ||
| + | Kasbah T... ; et puis il n’y a pas que les amusements anecdotiques de ces rencontres, il y a la corniche d’Agadir, et Taroudant, et les Saâdiens, et D..., et la mi-carême à Azron. | ||
| + | Et, par-dessus tout cela, augmentant la valeur de tout cela — je dirais presque donnant sa valeur à tout cela — notre affection mutuelle, mes chéris, cette tendresse qui me soutient quand, loin de vous, je suis dans la peine, et que je trouve, quand je vous revois, encore plus belle et plus chaude que la fois précédente ! cela, c’est l’éternelle beauté de la vie, c’est mon bonheur total, une source de fermeté pour continuer sans relâchement l’effort que je poursuis depuis dix ans pour me donner du bonheur en même temps que j’aide les autres à s’en créer. | ||
| + | |||
| + | Demain, au boulot : cela ira. Je suis un autre homme qu’il y a un mois ! Je suis un autre homme que je n’étais depuis de longs mois, depuis quelques années peut-être. Ce n’est pas rien d’avoir, à Tarou dant, à Fez, entendu chanter dans ma tête des musiques oubliées depuis onze ans : celles des autres, parfois même les miennes ; c’est peut-être un signe de plénitude intellectuelle pour moi : c’est, en tout cas, signe qu’un pont s’est trouvé lancé, par-dessus de longues années, qui unit le présent fécond à un lointain passé qui, sous d’autres formes plus égoïstes, était, lui aussi, fécond. | ||
| + | Allons, il est temps que je traverse la place et m’installe dans mon train. Pas un nuage entre Rabat et Toulouse : trois siestes, deux courtes et134 QUELQUES | ||
| + | une d’une heure et demie (sacré cochon de concierge de Rabat, avec son réveil-matin à la noix !). Toute la journée dans le bleu : à partir de Tanger, un compagnon silencieux et agréable (radiotélégraphiste de la Compagnie). Et la Tarride m’a empêché de me perdre : nom de Dieu, que la cathédrale de Malaga doit être belle ! Et que les remparts de Carcassonne, | ||
| + | |||
| + | ====Quasimodo et Esméralda==== | ||
| + | |||
| + | * //2 mai 1930// | ||
| + | |||
| + | * J’ai acheté un verrat, père importé d’Angleterre, | ||
| + | truie qu’il saillit dès lundi prit nom Esmeralda. Dis encore que nous ne savons pas fêter le centenaire du romantisme, à Bel-Air ! | ||
| + | |||
| + | ====Nouvel accident à Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //12 juin 1930// | ||
| + | |||
| + | * ... Mon retour a été bien douloureux ; un navrant accident a de nouveau consterné la F.A.A.B.A. Pendant mon absence, Paul J..., en enfournant du trèfle incarnat dans le hache-paille, | ||
| + | écrire de la main gauche... Je pense qu’il aura ce qu’on appelle une « prise grossière » mais ne pourra | ||
| + | jamais conduire de machine à leviers à main droite. Comme il a une bonne instruction, | ||
| + | j’espère lui laisser un choix assez large avant de l’aider à parfaire son éducation dans une branche donnée. Auguste M... lui sauva son bras en faisant sauter la courroie au premier cri, alors qu’un autre aurait eu le geste d’arrêter le moteur : il a eu, là, une magnifique présence d’esprit. | ||
| + | ... Mes | ||
| + | je ne me pâme pas devant les célèbres œuvres sociales Michelin que je me suis fait expliquer et que j’ai partiellement visitées, mais c’est quand même digne d’éloges. | ||
| + | |||
| + | ====Anvers==== | ||
| + | |||
| + | * //22 juillet 1930// | ||
| + | |||
| + | ... J’ai | ||
| + | tiques des expositions d’Anvers et de Liège, les beaux musées d’Anvers et de Bruxelles. Nous en avions un peu plein les pattes à la fin de la journée,et les yeux un peu éblouis. Cela fut délicieux. L’expo sition d’Anvers, trois cent cinquante tableaux des plus grands peintres flamands, provenant surtout de collections particulières, | ||
| + | |||
| + | ====Une noce==== | ||
| + | |||
| + | * //26 août 1930// | ||
| + | |||
| + | * ... Mardi dernier, mariage de S... ; corvée, barbe ; pas d’opinion sur la jeune femme, sinon qu’elle est assez belle fille et semble saine ; une opinion sur la belle-mère, | ||
| + | |||
| + | et de rhum, de remonter dans le logement, et d’échan ger des embrassades avec les mariés d’ailleurs très émus à ce moment. — Silence. — On s’emmerde. L’un après l’autre va voir à la porte du restaurant si le photographe est arrivé. Il est en retard. C’est le seul sujet de conversation. Enfin on annonce que la photographe est arrivée : car c’est une petite boulotte hargneuse et crasseuse, accompagnée d’une pucelle étique qui porte le pied de l’appareil. Avec une autorité qui ne permet nulle vélléité d’opposition, | ||
| + | j’annonce qu’il faut que je foute le camp ; S... était d’ailleurs prévenu dès le matin que je ne pourrais pas prendre le train plus tard que 13 h. 20 à Nancy | ||
| + | (car j’avais rendez-vous le soir à Paris avec E... pour repartir avec lui dans l’Oise voir une place, qui n’a d’ailleurs pas collé, et j’avais rendez-vous le lendemain à 10 heures à Paris, retour de l’Oise) : imprécations générales, | ||
| + | télégraphiasse. Rien à faire. Je fous le camp, et je suppose que ce départ prématuré a dû alimenter la conversation jusqu’aux liqueurs ; le malheureux brasseur en smoking, décidé à foutre le camp aussi tôt que moi, mais n’ayant pas de motif valable, s’est laissé coincer entre l’entrée et le rôti, entre la belle-mère et la grosse cousine suante qu’on m’avait colloquée comme cavalière (plutôt crever que de nous servir de monture l’un à l’autre !) et il a dû écopper la promenade collective en autocar à la colline de Sion-Vaudémont. Ah, mes enfants, faut-il que je sois votre esclave pour m’appuyer des demi- journées comme cela ! Qu’est-ce que tu me réserves, mon chéri, avec ta future noce !...140 | ||
| + | |||
| + | ====Exécuteur testamentaire==== | ||
| + | |||
| + | * //21 novembre 1930// | ||
| + | |||
| + | * ... J’en ai mis un coup, depuis un mois aujourd’hui que cette vieille folle est morte. Des journées passées dans le local garde-meubles, | ||
| + | Or donc, après avoir rempli exclusivement, | ||
| + | voyais qu’un paquet ne contenait que cinq cents vieilles ordonnances de pharmacie, je les flanquais au feu, allumé dehors, devant le vestibule. Je triais les lettres des écritures des gens dont je ne voulais pas brûler les lettres (il y en a d’importantes, | ||
| + | |||
| + | semaine, tout ce que je ne pourrais faire de mon bureau par lettre ni par téléphone ; sauf quand il s’agira d’aménager une salle de musée de province, mais cette partie-là de ma tâche m’amusera proba blement. | ||
| + | Au revoir, j ’ai hâte de corriger vingt-trois rédactions d’avant-hier sur le sujet suivant : « Décrivez à un ami le désordre et la saleté qui régnent à la F.A.A.B.A. Expliquez les inconvénients qui en résultent au point de vue agricole et pécuniaire. » J’en ai déjà lu une, roulante, d’un gosse méridional que j’aime à cause de sa vivacité, de sa fantaisie et de son cœur d’or, et qui commence ainsi : « Il y a tant d’herbe dans la cour qu’on est en train de préparer les piquets pour y mettre les vaches à la chaîne. » | ||
| + | Achetez le bouquin récent de Siegfried | ||
| + | |||
| + | ====Crise ministérielle==== | ||
| + | |||
| + | * //14 décembre 1930// | ||
| + | |||
| + | * Je me suis foutu de la crise ministérielle, | ||
| + | l' | ||
| + | |||
| + | ====Succession==== | ||
| + | |||
| + | * //16 avril 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Enfermé | ||
| + | sur vingt-quatre, | ||
| + | |||
| + | ====Fondation Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //27 mai 1931// | ||
| + | |||
| + | * Mes grands chéris, j’ai besoin de vous embrasser ce soir ; car ce fut un jour important pour vous et pour moi, que ce jour où, à 10 h. 1/2, j’ai fait approuver et mettre au point par mon Conseil d’administration mon projet de fondation. Dans quelques mois — car je vais poursuivre, sans désem parer, les formalités et les procédures — Bel-Air ne m’appartiendra plus que pour un huitième ;144 | ||
| + | les sept autres huitièmes appartiendront à sept d’entre vous que j’aurai désignés et dont je serai le délégué à vie pour faire marcher l’œuvre. Et, quand je mourrai, et que la fondation aura hérité du capital que je lui aurai légué, Bel-Air marchera par vous ; de même que moi, je vis et jouis de la vie par vous. Queuille, Brancher, Marsais, etc., deviennent une « Commission consultative et de contrôle » avec un petit nombre d’attributions de contrôle financier indispensables si je meurs demain et si vous manquez donc parfois de certaine expérience financière pour administrer la F.A.A.B.A. Dès aujourd’hui, | ||
| + | (i) Extrait du procès-verbal de la réunion constitutive de la fondation de la F.A.A.B.A. (23 juillet 1931) : « La superficie totale de ces immeubles (énoncés sur l’acte de donation) est de 65 hectares 7 ares 63 centiares... Le conseil d’administration décide que la somme de deux cent mille francs en valeurs mobilières, | ||
| + | |||
| + | ====La liberté==== | ||
| + | |||
| + | * //21 juin 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Aujourd’hui treize ans que je suis sorti d’Alle magne, sanglotant, demi-fou de me retrouver en liberté... | ||
| + | |||
| + | ====Loisy==== | ||
| + | |||
| + | * //27 juillet 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Veux-tu que je t’envoie des livres ? Si oui, dis-moi ceux que tu as achetés ou lus depuis six mois, en tant que nouveautés. J’en achète pas mal, mais je vais trop rarement à Paris, maintenant, pour avoir le temps de les lire ; et, Raymond ne débarquant ni à Marseille, ni à Bordeaux, mon dernier espoir de finir sous peu le premier volume des passionnants mémoires de Loisy (1.800 pages) commencé l’autre jour quand je suis allé voir Roland, est déçu. | ||
| + | |||
| + | ====Voyage en Italie==== | ||
| + | |||
| + | * //5 octobre 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Voilà | ||
| + | ragaillardi, | ||
| + | réconforté, | ||
| + | voyage | ||
| + | |||
| + | ====Semonce==== | ||
| + | |||
| + | * //16 octobre 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Dédé est en proie à une accentuation de crassite suraiguë : mais je crois avoir découvert que cela l' | ||
| + | |||
| + | ====Négligences==== | ||
| + | |||
| + | * //8 novembre 1931// | ||
| + | |||
| + | * ... Je fais deux ou trois fois par semaine, devant D... (chef de culture) et les enfants, les estimations verbales et mathématiques de ce que m’a coûté une des dernières conneries de D... ; ou certaines conneries plus anciennes, telles que négligence d’une mammite de vache, idem de truie, que je n’ai pu rectifier, et dont il a toujours dit « cela n’a aucune importance ». Comme la truie va devoir être sacrifiée au lieu de faire encore trois ou quatre portées, comme Courtepatte sera aussi probablement sacrifiée à la | ||
| + | fin de sa présente lactation, je tiens, par probité pédagogique, | ||
| + | l’entre-deux-guerres | ||
| + | |||
| + | ====Le facteur==== | ||
| + | |||
| + | * //13 novembre 1931// | ||
| + | |||
| + | * Je te quitte, car voici un facteur tout neuf qui, j’espère, | ||
| + | maire qui nous a servis depuis un mois — D... ayant eu de l’avancement. En tous cas, il a un beau képi. | ||
| + | |||
| + | ====Trésorerie==== | ||
| + | |||
| + | * //22 novembre 1931// | ||
| + | |||
| + | * Quand tu reprendras ton travail, tu m’écriras quelle est ta situation de trésorerie. Je ne dis pas que la mienne soit brillante : mais je vais enfin toucher sous peu une partie de ma part de titres de succession, et, malgré la très basse cotation des titres, j’en vendrai pour n’avoir plus de découvert chez mon cousin, et pour solder les derniers mémoires d’entrepreneurs demeurés en panne depuis six mois. Peu m’importe d’en vendre quelques milliers de francs de plus pour que tu sois reposé, calme, souriant | ||
| + | et philosophe. Quand tout sera liquidé, y compris les droits de mutation de la fondation, je referai le compte de mes capitaux, et de mes revenus, et je verrai bien si je dois me resteindre, ce qui serait possible, sur les taxis, les invitations à Soucy (en dehors des amis séjournant ici qui, depuis bien des années, me paient leur pension sous forme de don à la ferme), les j ardiniers en diminuant les fleurs-, l’achat de bouquins.148 | ||
| + | |||
| + | ====Tolstoï==== | ||
| + | |||
| + | * //17 décembre 1931// | ||
| + | |||
| + | * Qu’est-ce que le Tolstoï, ton co-bridgeur ? De quel fils d’Alexis serait-il le fils, que fait-il au Maroc ? A-t-il connu son grand-père, | ||
| + | |||
| + | ====Dostoïevsky==== | ||
| + | |||
| + | * //28 décembre 1931// | ||
| + | |||
| + | As-tu lu, ou as-tu envie de lire quelques longs textes [R. L. C... est à l’hôpital], | ||
| + | la qualité des grandes pages de Renan ou de Loisy. Hier, journée à marquer d’une croix blanche (il 11’y | ||
| + | avait que huit gosses présents à la ferme, et j’ai pu lire quatre heures dans un fauteuil, pour la première fois depuis, je crois, dix-huit mois !), j’ai lu un livre soviétique de colonisation que je te ferai envoyer: c’est abominablement mal écrit, présenté avec une puérilité excessive, mais, au fond, document amusant. | ||
| + | |||
| + | ====Ssoucis financiers==== | ||
| + | |||
| + | * //5 janvier 1932// | ||
| + | |||
| + | * Je vous parlerai un autre jour de mes soucis financiers : ils sont sérieux ; j’envisagerai peut-être sous peu la réduction du nombre des apprentis, pour un temps.... | ||
| + | |||
| + | ====Soucis politiques==== | ||
| + | |||
| + | * //14 janvier 1932// | ||
| + | |||
| + | * Je commence aujourd’hui la quarante-cinquième année de mon existence... Non sans mélancolie, | ||
| + | de catastrophes monétaires, | ||
| + | |||
| + | ====Enfants en danger de mort==== | ||
| + | |||
| + | * //il février 1932// | ||
| + | |||
| + | * J’écrivais, | ||
| + | soir à Paris, toujours dans le coma... Sans doute est-ce un réveil brusque de tuberculose avec forma tion d’abcès au cerveau... Il n’est pas absolument impossible que ce soit un début d’encéphalite, | ||
| + | je ne crois pas. | ||
| + | |||
| + | ====Un voleur==== | ||
| + | |||
| + | * //27 avril 1932// | ||
| + | |||
| + | * La journée de dimanche compte parmi les plus mauvaises de la F.A.A.B.A. Voici en quelques lignes : en janvier, je fus surpris des erreurs que je commettais dans mes comptes de caisse, et de l’augmentation de la rubrique « divers » lorsque, tous les douze ou quinze jours, je comptais mon argent dans mon portefeuille. Vers fin février, j’acquis la conviction que la répétition de ces erreurs de centaines de | ||
| + | francs par mois ne m’était pas exclusivement impu table, malgré mon vieillissement ; je ne changeai rien à mes habitudes de portefeuille contenant 300 à 400 francs dans mon tiroir non fermé à clef, pensant | ||
| + | finir par pincer un coupable, mes soupçons allant exclusivement à mon vieux jardinier. Il me fallait localiser un jour et une heure de vol, ce qui fut fait samedi : et, en une rapide enquête, j’appris qu’Isidore avait changé au bistro le billet de 100 francs dérobé à 6 h. 1/2 du matin dans mon bureau. Seules Mlles P... et C... furent mis au courant, et, dimanche matin,152 | ||
| + | pendant le petit déjeuner, les gendarmes que personne n’avait vu arriver, vinrent arrêter Isidore au réfec toire ; tu devines l’émotion, | ||
| + | 153 | ||
| + | qu’on pourra abréger la prison et le faire s’engager sur un bateau, ce qui, je crois, est la seule solution, puisqu’il n’a, comme famille, que des sœurs indiffé rentes (il en revit une, cette année, après dix ans d’intervalle). J’ignore si je parviendrai à me faire restituer les sommes volées, par son tuteur civilement responsable. Isidore devait quitter Bel-Air en août, et, travaillant fort bien, être fort bien placé. Ce sont les déceptions de mon métier ! | ||
| + | 6 mai 1932 | ||
| + | La ferme a repris | ||
| + | Jel’ ai vu samedi, penaud, repentant et déjà amaigri Je l’ai sans peine convaincu de s’engager dans la marine pour abréger sa détention... Tu devines le petit laïus que j’ai fait à tous rassemblés, | ||
| + | 14 mai 1932 | ||
| + | Isidore, s' | ||
| + | que le style | ||
| + | d’une | ||
| + | |||
| + | ====Si...==== | ||
| + | |||
| + | * //18 août 1932// | ||
| + | |||
| + | * de ses lettres | ||
| + | Mlle P... partira en vacances sous peu, de sorte que j’ai renoncé à une petite détente de deux ou trois jours que j’avais d’abord pensé à nous offrir à Pierre et à moi : je remets cela à octobre après son retour du régiment, si, d’ici là, Mussolini n’a pas débarqué à Bastia ni le Kronprinz à Varsovie. Je suis d’ailleurs un peu moins angoissé qu’il y a trois mois par le bellicisme de nos voisins, car j’ai l’impression que le trouble intérieur de l’Allemagne suffit à occuper les Allemands en ce moment, et l’Angleterre semble s’éloigner d’eux très nettement, sinon se rapprocher de nous. La déclaration nette ment exprimée par le chancelier de la nécessité des mandats coloniaux (ce qui concerne surtout l’Afrique orientale) me semble une de ces bonnes gaffes qui, heureusement, | ||
| + | |||
| + | ====Méthodes marocaines==== | ||
| + | |||
| + | * //14 janvier 1933// | ||
| + | |||
| + | * Rien ne me surprend, | ||
| + | que, à un moment donné, il y aura des mouvements d’indigènes affamés contre les colonisateurs qu’ils considèrent, | ||
| + | il était — outre son incontestable intelligence tech nique — le grand homme de l’agriculture marocaine. Et rappelle-toi l’effroyable impression que nous avait fait le directeur qu’il avait mis à la laiterie de Casablanca, complice évident de tripatouillages suspects. Vous avez bien fait de gueuler, vous colons évincés. Votre protestation peut servir, dès qu’un nouveau directeur de l’agriculture, | ||
| + | Ici, je vois, non sans une pointe de satisfactionQUELQUES | ||
| + | personnelle, | ||
| + | 157 | ||
| + | 336.000 francs et encaissé 215.000 francs (rembour sements, pensions d’enfants payants, subventions, | ||
| + | j’ai dépensé, pour mes impôts (25.000 francs), pour mon personnel, pour les anciens, pour moi-même, est pris sur le capital... Il faut formidablement comprimer. | ||
| + | |||
| + | ====Allocations de chomage et inflation==== | ||
| + | |||
| + | * //9 juin 1933// | ||
| + | |||
| + | * Mon compte rendu est chez l’imprimeur. J’ai déjeuné samedi avec Oueuille, toujours gentil, tou jours modeste, plein de bonne volonté, et impuissant. Je lui ai demandé quand il donnerait aux culti vateurs des primes proportionnelles aux surfaces qu’ils laisseraient en jachères cultivées : il a pris cela pour une boutade ; c’est pourtant le fond de ma pensée. La mesure ne serait pas plus immorale que les allocations de chômage... Il est évident qu’un homme de bon sens comme Queuille trou verait l’inflation une folie. L’évitera-t-on pourtant, dans trois mois ? je ne sais. Je n’ai aucune confiance dans la conférence économique internationale : puisque la question des dettes n’est pas réglée, on ne se mettra d’accord non seulement sur aucune158 | ||
| + | solution, mais même sur rien d’autre qu’une mau vaise méthode d’étude des questions. En politique, les mesures énergiques de l’Autriche contre l’hitlé risme sont évidemment réconfortantes ; mais je crains que nous n’ayons pas su profiter autant que possible du résultat des gaffes inespérées de Hitler. L’éternel manque de rapidité dans la décision, l’éternelle lambinerie des parlottes ! | ||
| + | |||
| + | ====Démagogie==== | ||
| + | |||
| + | * //9 septembre 1933// | ||
| + | |||
| + | * ... Pour les uns et les autres la vie est normale avec, à chacun, sa part de difficultés universelles, | ||
| + | ... Lisez-vous les articles de Roubaud dans Le Petit Parisien ? Ecrits dans un style ampoulé, pré tentieux et incorrect, destiné à faire pâmer les concierges... mais, d’après les brèves notes de presse, je me suis demandé, il y a quelques semaines, si la manifestation des étudiants de Fez ne décelait pas une hostilité susceptible de devenir embêtante. Savez-vous si notre ami Mohammed y a joué un rôle éminent ? La renonciation de Saint à sa somp tueuse prébende, quoique annoncée depuis longtemps, ne doit pas être sans corrélation avec ce mouvement et avec les pertes certainement lourdes subies dansl’entre-deux-guerres | ||
| + | les dernières opérations de l’Atlas. Qu’en pensez- vous, y a-t-il appauvrissement des indigènes depuis deux ou trois ans ? | ||
| + | En Hurepoix, l’appauvrissement des indigènes est normal et non excessif : quand ils verront, sur leurs feuilles d’impôts 1934, ce que leur coûtera la politique du blé à 1x5 francs avec l’inflation que je vois de plus en plus inévitable, | ||
| + | compte de la sottise manifestée en obligeant les parlementaires à contraindre Queuille et consorts à ces mesures démagogiques. J’ignore où en sera dans trois mois l’Amérique de Roosevelt, mais je suis convaincu que, en France, l’excès des fixations administratives de prix sans nul rapport avec la loi de l’offre et de la demande ne donnera aucun résultat heureux : sinon que, momentanément, | ||
| + | |||
| + | ====Raisons des succès de l' | ||
| + | |||
| + | * J’ignore si tu te rends compte de l’agitation produite par les « documents » du Petit Parisien, vraisemblables dans le fond mais tripatouillés dans la forme, provenant, dit-on, non du Ministère des Affaires étrangères mais de l’intelligence Service, et paraissant en même temps que l’interview de Hitler à Fernand de Brinon, journaliste fort intelligent. « Il est certain que, si Hitler s’était senti assez fort »,i6o | ||
| + | |||
| + | il aurait sauté sur le « corridor » dès maintenant (il y a dix ans que ce devrait être fait), et qu’il veut, dans quelques mois, pouvoir étaler une force armée colossale pour obtenir, si possible à l’amiable, | ||
| + | |||
| + | ====Roosevelt==== | ||
| + | |||
| + | * //9 janvier 1934// | ||
| + | |||
| + | / Ce que tu me dis de la situation | ||
| + | journaux me rendent incertain : s’il réussit, ce sera, dans l’univers entier, un formidable appoint pour le principe de la dictature absolue. | ||
| + | |||
| + | ====Les grands coupables==== | ||
| + | |||
| + | * //29 janvier 1934// | ||
| + | |||
| + | * Que je me félicite chaque jour d’avoir envoyé ballader les offres d’activité politique qui me furent faites de 1920 à 1924 ! Ce déluge de papotages de concierges, de dénonciations, | ||
| + | naires du Ministère de l’intérieur | ||
| + | qui, il y a trois-quatre ans, permirent à un vulgaire escroc de ne pas faire sa prison et de brasser des millions, sous un faux nom, tout cela m’attriste ; et cette Chambre des députés qui ne s’occupe ni du budget, ni de la monnaie, ni de l’agonisante S.d.N., mais seulement de lâcher des insultes pour déclarer ensuite : « Je n’ai pas dit cela I » Je croisque, s’il y' avait, demain, un changement de consti tution, au lieu d’un simple changement de personnel, avec restriction, | ||
| + | que dans des lectures historiques, | ||
| + | |||
| + | ===="6 février" | ||
| + | |||
| + | * //26 février 1934// | ||
| + | |||
| + | * Il est entendu que, actuellement, | ||
| + | pas : que L’Action | ||
| + | jarrets des chevaux et que des gardes mobiles aussi | ||
| + | affolés que les parlementaires ne tirent plus sur les | ||
| + | gens sans armes auxquels se sont mêlées | ||
| + | reuses | ||
| + | demain | ||
| + | de | ||
| + | se faire engueuler dans leurs circonscriptions. Mais cela ne résout rien. On ne sait pas les noms des trois cent vingt « chéquards » de Stavisky. M. Pressard est toujours procureur de la République sans l’être, tout en l’étant ; le chômage ne diminue pas, et Doumergue, que j’estime fort en ce moment, a été obligé de s’entourer si médiocrement que les modi fications importantes et urgentes (changement de la loi électorale, | ||
| + | Et Vienne ? Cette lutte entre fascisme et nazisme qui commence par zigouiller tout ce qui pense avec indépendance ! Depuis huit jours, les socialistesIÔ4 | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | autrichiens me sont devenus sympathiques et, main tenant, ils ont dû faire précéder leur étiquette du | ||
| + | mot « | ||
| + | Je t’enverrai un livre ardu, plein de chiffres et mal écrit de mon ami G. M. sur le Plan Quin quennal. Ce qu’il dit est assez intéressant pour lui | ||
| + | faire pardonner | ||
| + | |||
| + | ====Printemps et scandales==== | ||
| + | |||
| + | * //26 mars 1934// | ||
| + | |||
| + | * Après un hiver spécialement sec, il a plu suffisam ment au début de mars, et les semailles de céréales de printemps commencées le Ier mars se termineront cette semaine en excellentes conditions. Il fait encore très frais, l’herbe ne pousse guère dans les prés, et, un mois après ensemencement, | ||
| + | ... Tu vas recevoir un puissant roman russe, bâti à la manière des grandes œuvres de Dostoïevsky sur la création d’un Kolkhoze et la vie rurale en Soviétie ; livre lourd, mais très fort et très humain. Je vois fort peu de Parisiens ; ils sont dans un étatl’entre-deux-guerres | ||
| + | de surexcitation qui ne semble pas se calmer depuis sept semaines. Les mêmes passions « chiappistes » et « antichiappistes » que lorsque, il y a trente- quatre ans, je me tabassais quotidiennement au lycée avec les gosses qui m’appelaient sale Juif et à qui je répliquais sale Jésuite. J’avais eu maintes fois l’occasion de juger V. un peu léger, dans la réclame qu’il faisait pour tel instrument ou tel produit ; j’ignorais d’ailleurs, | ||
| + | Je présume | ||
| + | |||
| + | reusement, c’est plus profond, et attristant pour les gens qui n’ont pas, en leur jugement sur l’huma nité, le scepticisme et le détachement qui sont mon lot. Ce qui seul m’attriste là-dedans, ce sont les éclaboussures dont sont victimes quelques braves gens. | ||
| + | |||
| + | ====" | ||
| + | |||
| + | * //15 juillet 1934// | ||
| + | |||
| + | * Je conçois | ||
| + | des colons, | ||
| + | elle est justifiée, | ||
| + | cours de toute l’histoire, | ||
| + | |||
| + | ====Difficultés==== | ||
| + | |||
| + | * Mes subventions | ||
| + | •AJ | ||
| + | 22 octobre | ||
| + | mais ils ont certainement diminué de plus de 20 %. Et je suis pourtant dépourvu de tout découragement et décidé à garder le sourire en janvier quand j’aurai | ||
| + | fixé tous ces chiffres, même si je vois qu’il faut chercher des locataires pour Soucy en 1935. Du moment que la guerre n’éclate pas, je ne grogne pas. Et il semble que Mussolini ait en ce moment bien plus peur de la guerre qu’il n’en avait envie il y a six ans : c’est un grand point. | ||
| + | A Paris, je prévois des troubles. Doumergue est impardonnable d’avoir bienveillamment toléré, sinon favorisé, l’armement des Croix-de-feu et autres trublions qui s’appuieront sur son autorité pour tirer, à la première occasion, sur des communistes que je vois plus bavards que meutriers. Et, comme on ne peut, en aucune occasion, compter sur une action intelligente et efficace d’une police pourrie (et Chiappe est toujours en liberté ! ! !) cela peut aller loin. | ||
| + | Dans quelle mesure le plan Marquet va-t-il dimi nuer le chômage, je ne sais ; il est probable que, lorsque tu recevras cette lettre, Citroën aura déposé son bilan. Et, à la cuisine de Soucy, va croissant le nombre des chemineaux, hommes et femmes, souvent âgés de 30 à 50 ans, qui viennent mendier du pain et bénissent Madeleine (1) de la générosité qu’elle leur manifeste d’après mes instructions. | ||
| + | Je travaille jusqu’à 23 heures, | ||
| + | |||
| + | (I) La cuisinière | ||
| + | |||
| + | ne c | ||
| + | onviendrai | ||
| + | t. | ||
| + | Cela me | ||
| + | ma | ||
| + | intient | ||
| + | un | ||
| + | équilibre | ||
| + | de | ||
| + | santé | ||
| + | très | ||
| + | appréciable, | ||
| + | l’inévitable | ||
| + | |||
| + | ====Établissement d'un ancien==== | ||
| + | |||
| + | * //30 novembre 1934// | ||
| + | |||
| + | * ... Le grand événement des dernières semaines qui m’a, évidemment, | ||
| + | Depuis plusieurs années, j’étais décidé à aider Pierre quand il aurait 23-24 ans, comme je t’ai aidé, et quelle que soit ma situation. Voilà un an que je cherche, soit à acheter un domaine de 30 à 40 hectares, occasion, où je l’aurais mis métayer, soit une reprise de ferme... j’ai dû écrire, en circu laires et lettres, environ cinq cents plis. J’ai visité, dans l’Oise, dans la Somme, dans l’Yonne, en Brie, en Beauce, au moins vingt exploitations. | ||
| + | ... Je trouve Flandin habile (et donc antipathique)l’entre-deux-guerres | ||
| + | et je persiste à croire les risques de guerre bien moins imminents qu’il y a un an. Quelle que soit l’impulsivité de Gœring. | ||
| + | ... Je suis d’assez | ||
| + | franco-italiens | ||
| + | on craignait l’attaque brusquée | ||
| + | si | ||
| + | de la Corse ou le bombardement aérien de Bizerte. Flandin, hier soir, quelque mû qu’il fût par le désir de sauver les capitaux de ses amis et de se préparer, pour sa retraite, quelques bons conseils d’adminis tration, a dit des paroles très habiles, sensées et surtout positives sans vouloir tout chahuter, on a indubitablement bien fait de le laisser salement | ||
| + | foutre dehors le vieux Gastounet. J’espère apprendre après-demain que la majorité de Hitler dans la Sarre sera assez forte pour éviter des discussions à propos de tel ou tel village-frontière, | ||
| + | |||
| + | ====Déclin de l' | ||
| + | |||
| + | * //9 avril 1935// | ||
| + | |||
| + | * C’est | ||
| + | moins à la marche accélérée de ce que le grand Spengler appelait déjà il y a vingt-deux ans le Déclin de l’Occident. Au fond, Hitler joue le rôle traditionnel du Prussien, depuis Iéna ; les Anglais le rôle traditionnel de leur nation depuis 1815. Les | ||
| + | nouveaux | ||
| + | fasciste et la Russie staliniste, ces deux peuples soumis à des régimes pour lesquels les Français, de toute opinion, n’avaient pas assez d’insultes et de mépris, de 1920 à 1930, et qui sont actuellement le réconfort et le soutien de tous ceux — et ils sont nombreux — qui ont peur d’un cataclysme imminent. Moi-même, je suis plus ou moins pessimiste selon les jours. Chaque fois que Hitler obtiendra, par la seule menace, un succès dont il puisse se glorifier, il sera, au fond de lui-même, heureux de ne pas déclencher de guerre. Si son échec d’avant-hier à Dantzig écarte de l’Allemagne les Polonais que je tiens de tout temps en piètre estime, peut-être changera-t-il d’attitude vis-à-vis de l’Angleterre et de l’Italie. | ||
| + | |||
| + | ====Mariage de Pierre-Mairie==== | ||
| + | |||
| + | * //18 mai 1935// | ||
| + | |||
| + | * ...Ce fut la noce dans tout son emmerdement | ||
| + | connais le goût pour les cérémonies mondaines, mais qui était pourtant souriant). Les graves ques-l’entre-deux-guerres | ||
| + | lions à résoudre dans les semaines précédentes furent celles des vêtements. Heureusement, | ||
| + | je semblais un père noble descendu d’une image 1850, tenant d’ailleurs (sans que j’en aie été prévenu à l’avance, ce qui m’a beaucoup touché) le rôle du père de Pierre. Tout se passa pour le mieux dans une belle église du xme siècle de Provins. Pierre n’eut pas le fou rire pendant le discours affectueux d’un vieux curé au type aussi sémitique que moi, qui parla, d’ailleurs, | ||
| + | L’autre événement important des derniers jours a été le changement de municipalité : l’élection du Conseil municipal de Fontenay ménagea des sur-172 | ||
| + | prises. Deux de mes anciens collègues qui, au fond, me détestaient cordialement, | ||
| + | j’avais désigné comme mon successeur. Si l’allocu tion d’adieu que je prononçai après la proclamation du scrutin, en style ultra-pompier, | ||
| + | |||
| + | ====Éthiopie==== | ||
| + | |||
| + | * //5 octobre 1935// | ||
| + | |||
| + | * ... Les affaires | ||
| + | l’impression qu’il y a encore plus de bluff dans les manifestations de la politique jésuitique de l’Angle terre que dans les harangues par lesquelles Mussolini cherche à stimuler des pauvres bougres qui doivent crever de soif. Je bénis les Ras et Négus d’avoir | ||
| + | d’Ethiopie | ||
| + | su si bien occuper les Italiens au lieu que ce soient les Tunisiens ou les Niçois. | ||
| + | |||
| + | ====Déménagement==== | ||
| + | |||
| + | * //18 octobre 1935// | ||
| + | |||
| + | * Ceci est sans doute la dernière lettre que j’écris de cette pièce où je vous ai vus près de moi, enfants, adolescents, | ||
| + | j’installe au pavillon mes meubles et mes objets d’art préférés. Avec, dans la même pièce, un canapé- lit en cas de grippe, et une table à manger. Je croyais que ce petit déménagement ne m’émouvrait nulle ment, prévu possible dès longtemps, et décidé depuis plusieurs semaines. Je n’ose pas t’écrire que cela ne me fait rien. Mais je sais que je serai heureux d’économiser 1.500 francs par mois sur moi-même, de ne pas geler, en hiver, dans les couloirs, escalier et vestibule inchauffables et, si je continue à n’avoir pas le temps de lire, de n’en rendre respon sable que la F.A.A.B.A. et non plus les visiteurs trop fréquents ou trop concomitants des jours fériés, même en hiver...4 | ||
| + | 174 | ||
| + | ====Installation dans le pavillon==== | ||
| + | |||
| + | * //2ç octobre | ||
| + | |||
| + | * ... Je suis délicieusement | ||
| + | nou | ||
| + | veau bureau, allégé de l’absence du trop large piano et la trop lourde commode, et qui, ayant une fenêtre et deux portes de moins que l’autre pièce, m’a permis d’ajouter à tout ce qui, depuis seize ans, garnit les murs parmi lesquels je vis, deux tableaux, et sept lithographies de Carrière, de ma chambre, cadre de ma jeunesse. Chauffage un peu plus rapide que dans l’autre bureau ; durée d’insolation équi valente, à une demi-heure près ; vingt et un vases au lieu de dix-sept. Et le délice de ne pas me dire : combien de lits à préparer à la Toussaint, pour les I..., les C..., etc. ? Dans la pièce du pavillon où je me change et je me lave, j’ai d’ailleurs dressé deux lits pour des anciens en visite ou des proches fami liers en fin de semaine. | ||
| + | |||
| + | ====Reproches==== | ||
| + | |||
| + | * //31 décembre 1935// | ||
| + | |||
| + | * Enfin m’est arrivée ta sixième lettre de l’année, et la première depuis trois mois. Je ne récrimine pas sur la rareté des lettres ; je suis même tout disposé à croire naturel que, sorti de ton horizon depuis plusieurs années, je suis aussi sorti plus ou | ||
| + | |||
| + | ====PALAIS DES NATIONS==== | ||
| + | |||
| + | * //29 mars 1936// | ||
| + | |||
| + | * l’entre-deux-guerres | ||
| + | Finances de Bel-Air : je t’adresse la supplique adressée au Conseil général de la Seine et au Conseil municipal de Paris. Je n’ai pas besoin de te dire le temps que m’a pris l’établissement de ce texte, ensuite les démarches, les pistons, les attentes dans les couloirs de l’Hôtel de Ville parmi d’ignobles gueules de forbans | ||
| + | ... Je suis allé passer la journée d’avant-hier avec les Méquet [à Genève] ; comme les voyageurs étaient rares, j’ai eu une banquette de troisième pour moi tout seul à l’aller et autant au retour ; ces vingt-deux heures de voyage étendu, avec la certitude de n’avoir pas à me lever pour faire rattacher un cheval, m’ont bien reposé. Le Palais des Nations, quoique partiel | ||
| + | 176 | ||
| + | lement occupé par certains fonctionnaires, | ||
| + | |||
| + | ====La vie à Bel-Air==== | ||
| + | |||
| + | * //2 juin 1936// | ||
| + | |||
| + | * ... Ta lettre m’a navré. Après la mauvaise récolte de 1935, la catastrophe 1936 est grave. Que vas-tu faire ? Voit-on déjà quelles dispositions le protec | ||
| + | torat, ou du moins la Caisse de crédit agricole, va prendre en faveur des agriculteurs sinistrés ? Y a-t-il des régions où il a moins plu que dans la tienne ou la catastrophe est-elle pan-marocaine ? En ce cas, accentuation de l’exode des colons ?... Es-tu découragé ? Si oui, avoue-le. Vois-tu un moyen de rattraper, par des cultures de fourrages à développe ment rapide, et une augmentation de cheptel vif, une partie de la perte subie en matière de céréales ? Ou n’y a-t-il pas moyen ? Es-tu las des mécomptes que le climat dangereux de ta région multiplie, malgré l’ardeur de ton travail et la qualité de tesl’entre-deux-guerres : la f.a.a,b.a. 177 cultures quand elles ne sont pas détruites par d’iné vitables événements ?... Rien ne t’oblige à vivre vingt ans à Mont Jatt, ni même douze. | ||
| + | Depuis que, en avril j’ai renvoyé le lamentable C... et replacé le mollusque L..., je suis seul avec J... toujours incapable de se lever le matin si je ne le tire pas du lit ; actif chef d’équipe, | ||
| + | juin j’escompte dépasser les 3.000 francs de beurre. Sous le proconsulat de C..., c’est ce que je vendais en six mois. Et je ne donne pas un gramme de tour teaux à mes vaches pour le moment, les fourrages étant de fort bonne qualité (vesces coupées ou pâtures des Glaises). Mes 16.000 francs d’achat de génisses a mouillantes en avril seront vite amortis. | ||
| + | La sécheresse terrible de mai, après le froid d’avril, | ||
| + | est, | ||
| + | en178 | ||
| + | quelques points. Ces jours-ci, refroidissement : hier matin Ier juin, gelée (ce que je n’avais jamais vu). Chez des voisins, dans les fonds, à la Roncière, des haricots gelés, des fraisiers abîmés. Mes haricots, semés relativement tard, n’ont rien, Mes patates, à peine touchées dans un ou deux coins. Le dory phore ne s’est pas encore manifesté chez moi, et, dans l’ensemble, | ||
| + | Roger Louvet, enfin guéri de sa phlébite, va s’ins taller ici cette semaine : je le ménagerai beaucoup, mais je n’aurai plus besoin — j’espère — de guetter tous les retours de travail, de pointer les manches d’outils cassés, de surveiller moi-même la traite quand J... est dans les champs, etc. | ||
| + | P... ne me voit toujours pas ; il m’écrit, de temps à autre une lettre totalement détraquée ; il continuel’entre-deux-guerres | ||
| + | à ne rien réaliser du chagrin qu’il me fait, car, s’il le réalisait je ne peux pas croire qu’il s’en fouterait autant... | ||
| + | ... Si la S.d.N. doit finir de mourir, Blum et Cie sont-ils capables de la remplacer par autre chose de plus viable ? Je n’ai pas une confiance absolue ; et si, à l’intérieur ou à l’extérieur, | ||
| + | |||
| + | ====Surmenage==== | ||
| + | |||
| + | * ... J’ai, sur mon bureau, encore, ta lettre de fin avril qui attend sa réponse, puis celle d’il y a huit jours. Je n’insisterai pas sur le surmenage dont j’ai été victime depuis plusieurs mois ai renvoyé C... et placé L... avant Pâques, j’ai été évidemment soulagé de deux surveillances nécessaires que j’exer çais sur eux, en vain. Mais le fidèle Joseph, qui a toujours manqué de méthode et de précision, a multiplié ses oublis au printemps (admettons que ce soit l’effet de la saison sur les besoins de sa vingtième année) ; et, en somme, depuis le départ dei8o | ||
| + | |||
| + | Hugues, en octobre, je n’ai reçu de personne, sauf de quelques enfants attentifs, un bulletin m’indiquant un quelconque travail à faire. Alors, en dehors des bêtes et des ateliers, en dehors du contrôle d’apprentis qui sont actuellement 29, cela m’a fait, depuis mars, un nombre appréciable de kilomètres à pédaler chaque jour en plaine. Je n’ai pu compter sur Joseph que comme sur un chef d’équipe capable de stimuler ou de contrôler une ou deux équipes. Et, tout le reste, | ||
| + | je me le suis appuyé. Alors, vers 21 heures, je me mettais à écrire lettres d’affaires, | ||
| + | |||
| + | ====Inquiétudes==== | ||
| + | |||
| + | * //26 juillet 1936// | ||
| + | |||
| + | * ... En ce mois de juillet où, presque chaque jour, il pleut, tantôt o mm. 2, tantôt 15 à 20 mm., il me faut aller moi-même sans arrêt regarder le degré de rosée dans les céréales, vérifier l’assèchement des gerbes... Il m’arrive d’avoir fait plusieurs kilomètres le matin entre 5 heures et 6 heures moins le quart avant d’éveiller les enfants... | ||
| + | ... La politique. Tu devines mes réactions, mes inquiétudes. Satisfaction, | ||
| + | ralentissement des dernières semaines : j' | ||
| + | La faiblesse gouvernementale devant les occupa tions d’usines a été fâcheuse : cela n’aurait pas dû durer plus de huit jours tout compris ; quoi qu’on dise, ce n’est pas encore fini. L’office du blé, s’il n’est pas suivi par l’office du vin, l’office du lait, l’office de la viande, etc., sera sans doute un leurre, profi table aux gros producteurs et aux fraudeurs. La « coopération obligatoire » est une absurdité : on ne coopère pas sous le knout ; relire Terres défrichées de Cholokhov. | ||
| + | Et, depuis qu’hier certains journaux y font des allusions inquiètes, je suis hanté par l’histoire des avions : depuis dix jours le Gouvernement français182 | ||
| + | :(et non pas une maison privée) a vendu des avions au Gouvernement espagnol, et promis. des pilotes français pour les amener à pied-d’œuvre, | ||
| + | fin mot de l’histoire : si les avions sont vendus depuis trois mois, rien à dire. Mais l’arrivée en avion, d’Espagne, | ||
| + | Et cette guerre civile espagnole me paraît bien confuse. Et les troupes qui abandonnent le Maroc espagnol ? Pourvu que les Italiens n’y débarquent pas à leur place. | ||
| + | Qu’il est triste de se dire que les Anglais demeurent avachis et que le grand homme d’Europe est Hitler, qui gagne à tous les coups ! Son absorption de l’Autriche sans en avoir l’air est un chef-d’œuvre. | ||
| + | |||
| + | ====Thorez et Duclos==== | ||
| + | |||
| + | * //6 août// | ||
| + | |||
| + | * ... Lis-tu dans la presse des extraits des discours des chefs communistes, | ||
| + | ... Inutile de te dire que Hitler, Franco, les Portu gais, Lloyd George, Staline et le jésuitisme des communistes qui ne cessent de trahir et d’insulter le Gouvernement, | ||
| + | |||
| + | ====Morienval==== | ||
| + | |||
| + | * // | ||
| + | |||
| + | * ... Tout cela, et l’accumulation de travaux inces sants, de soucis, de chagrin causé par Pierre, m’a fait sentir un tel poids de fatigue que j’ai pris la | ||
| + | résolution de prendre trente-six heures de grandes vacances, à la Toussaint où il n’y a que dix présents à la ferme. Et j’ai pris le grand remède que j’em ployais il y a trente ans quand le travail intellectuel intensif me flanquait ces migraines. J’ai pris, samedi soir, un train pour Compiègne, avec un pyjama dans un sac à dos. Hier 30 km. à pied dans la forêt, splendide, dorée, absolument solitaire : couché dans un village ; clairière après avoir écrit quelques lettres | ||
| + | |||
| + | à la nuit (la notion de vacances n’excluait pas d’emporter courrier en retard et papier à lettre) ; ce matin, par un soleil automnal radieux, encore 20 km., à pied, sans m’asseoir, | ||
| + | Et du petit village-lisière | ||
| + | l’autocar | ||
| + | qui va me ramener à une gare de grande ligne, je t’envoie ma tendresse. Je suis ravi d’avoir fait cette marche exquise, sans aucune fatigue, sans palpi | ||
| + | l’entre-deüx-guerres | ||
| + | 14 septembre | ||
| + | tation de cœur même pour monter sur les buttes de la forêt d’où les panoramas automnaux étaient splendides. Il y a vingt-cinq ans que je n’avais erré dans cette forêt : je me suis convaincu que | ||
| + | j’ai peut-être moins vieilli que je le crois à Soucy, où je ne peux plus monter la moindre petite côte à vélo, où je m’essoufle en courant 20 mètres. Et, si j’ai, demain, une bonne courbature dans les jambes (je n’en sens encore rien), ce sera l’heureux corollaire d’une détente nerveuse salutaire. Tant pis pour les conneries qui auront pu être faites dans l’alimen tation des vaches pendant trente-six heures... | ||
| + | Je ne te parle pas politique : les communistes me dégoûtent autant que les Croix de feu, ils sont encore plus jésuites. Quelques amis industriels vus récemment notent, dans des domaines différents, | ||
| + | (1) On rapprochera de cette lettre la carte, | ||
| + | |||
| + | ====Morienval==== | ||
| + | |||
| + | * //Morienval (Oise), | ||
| + | |||
| + | * Trois jours de Paris m’ont dégoûté, énervé, mis en rogne et je m’en | ||
| + | vais tout seul dans le Valois. O l’exquis jour des morts ! Ce matin je partis de Villers-Cotteret à 7 heures et fit 25 kilomètres à pied — tout le long de l’Automne — vallée boisée et semée d’églises délicates et de ruines distinguées. Le clou est ce bijou célèbre parmi les archéologues d’un charme exceptionnel. Et les cimetières de campagne tout fleuris de chrysanthèmes et de dahlias, dégagent aujourd’hui une musique attendrissante... O la joie de la solitude ! O la poésie de l’Ile-de-France ! O le désir d’avoir le père Roger à dîner jeudi prochain...l’entre-deux-guerres | ||
| + | |||
| + | ====Attitude d' | ||
| + | |||
| + | * //21 février iyyj// | ||
| + | |||
| + | * ... Je conçois que l’attitude d’homme d’affaires de G... déçoive Raymond, comme elle t’a déçu, il y a dix ans ; d’autant que, avec les difficultés croissantes de toutes les affaires, son caractère anti social de directeur de société anonyme a dû s’accen tuer... Il est naturel que, comme tu me l’écris, la mentalité soit mauvaise chez les salariés de G...; si actif et énergique que soit ce brasseur d’affaires, | ||
| + | |||
| + | ====Crises sentimentales==== | ||
| + | |||
| + | * //1er juin 1937// | ||
| + | |||
| + | * Je ne sais combien de fois j’ai voulu répondre à tes deux lettres des 18 et 20 mai ; mais, ou bien il était 1 heure du matin, et je m’étais interdit de ne pas me coucher après terminaison des écritures urgentes ; ou bien il était 23 heures, et j’étais vaseux car je venais de dormir une demi-heure à mon bureau, etc. Fatigue due à ce que, mon chef de culture ayant été indisponible (deux légers accidents successifs), | ||
| + | 186 | ||
| + | entre 5 h. 3/4 du matin et 20 heures ; ajoute à cela un quintuple furoncle à la tempe (nullement gênant mais nécessitant des soins précis), l’incapacité où je suis de ne pas avoir du chagrin des lettres véhé mentes, pleines de calomnies et d’inadmissibles reproches que P... m’a encore écrites il y a peu de semaines (sa mère n’admet ni ma désapprobation de son adultère, ni la possibilité que je lui aie conservé toute mon affection malgré cette désapprobation), | ||
| + | Tout ce que tu m’écris de B... ne me surprend pas : c’est l’événement banal qui chamboule, parfois pour six mois, parfois pour six ans, parfois pour une plus longue tranche de vie, un garçon de 24 ans. Je ne lui en veux pas du tout de coucher avec une femme d’ami au lieu d’aller au claque, ni d’avoir été désaxé par cette coucherie, par les conneries de son frère, par l’incompréhension de G..., par la mauvaise qualité du chef d’exploitation dont il espérait la place. Ce sont, toujours, des crises où il est difficile de se ressaisir, même avec l’aide d’un ami tel quel' | ||
| + | toi... L' | ||
| + | |||
| + | ====Une rupture==== | ||
| + | |||
| + | * //17 juillet 1937// | ||
| + | |||
| + | * Ta lettre par laquelle tu m’annonces brièvement la rupture me soulage fort. Je te félicite, comme m’ont félicité mes proches lorsque, le 13 juillet 1918, ils apprirent que je ne reprenais pas la vie commune avec ma femme — si meurtri que je fusse par les quatre ans de souffrances dont je sortais. Seulement, moi, interné en Suisse, je n’avais pas le droit de venirQUELQUES | ||
| + | en France et, pour me remonter, je m’astreignais à faire pour l’ambassade de Berne des traductions | ||
| + | fragmentaires et des comptes rendus de livres alle mands d’actualité. Tandis que toi, qui n’est pas interné, tu pourrais peut-être recouvrer l’équilibre moral définitif en faisant un saut en France. Qu’en penses-tu ? | ||
| + | A l’exposition tu verrais (quelle que soit l’époque de ta venue) des fondrières, | ||
| + | A Bel-Air, tu verrais un vieux un peu las, trop mal secondé, obligé, quand il emmène des gosses un après-midi à l’Exposition, | ||
| + | |||
| + | ====L' | ||
| + | |||
| + | * //6 novembre 1937// | ||
| + | |||
| + | * ... Je regrette que tu n’aies pas pu obtenir le bled convoité — ces déceptions sont le lot courant de lal’entre-deux-guerres | ||
| + | vie ; pas plus que moi, tu ne verras le règne de la justice, de l’honnêteté, | ||
| + | jambes, se trahissent mutuellement au lieu de s’unir : si tous les trusts pétroliers (Shell, Eagle, etc.) avaient, depuis six mois, décidé de ne plus vendre leurs produits à l’Italie, au Japon, à Franco, crois-tu que nous en serions, dans cette planète stupide, au point où nous en sommes ? Du moins je sais gré à Delbos, comme naguère à Blum, d’avoir réussi, même au prix de concessions dont certaines dénotent un réel courage, à éviter une conflagration dont | ||
| + | je présume, d’ailleurs, | ||
| + | |||
| + | ====...UN | ||
| + | |||
| + | * //13 décembre 1937// | ||
| + | |||
| + | * Quelques heures avant de quitter Paris où, pour la première fois depuis mai 1919, je viens de passer trois semaines. Oui, je t’entends déjà me reprocher d’être venu dépenser au théâtre, au cinéma et au dancing l’argent gagné avec les navets fourragers et les salsifis ! Eh bien, ton jugement est en défaut.190 | ||
| + | * | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | Il y a quatre semaines, je t’ai envoyé une carte de chez Pierre V... ; le lendemain, je passai la matinée chez Edmond. Par téléphone, | ||
| + | (1) Rue de la Chaise. Les visiteurs se souviennent que la porte de la chambre du malade portait les premiers jours un bulletin de santé rédigé de sa propre main, malgré la fièvre, engageant ses amis à revenir ou s’excusant de ne pas les recevoir. Les médecins durent interdire tous efforts de ce genre à leur patient, très éprouvé par la commo tion et ses suites.l' | ||
| + | la présence d’un chirurgien, de l’infirmière, | ||
| + | motif de réagir et que j’avais perdu pas mal de sang, la même fatigue que celle que je sentais depuis six mois, avant ces vacances si réussies. Je me reposerai d’ailleurs mieux à Soucy qu’à Paris, où je me rase, où je lis beaucoup moins que je ne vou drais, et où, depuis huit jours, je fais des visites à des amis pour n’avoir plus à y mettre les pieds avant deux ans. | ||
| + | Grâce à Hughes, je ne me suis jamais fait de bile pour la ferme ; il est impeccablement actif, intelli gent, précis, et pense aux choses... | ||
| + | Peux-tu m’indiquer l’adresse de Raymond ? Je n’ai pas eu signe de vie de lui depuis son séjour en France. Je conçois, comme naturel, d’être mis au rancart par mes fils comme un vieux gâteux, si peu gênant que je sois dans leur vie; j’avoue qu’il m’est désagréable d’ignorer jusqu’à l’endroit où ils se tiouvent. Pierre a profité de mon accident pour me témoigner beaucoup d’affection... | ||
| + | |||
| + | =====IV. LE DÉSASTRE==== | ||
| + | LETTRES-(1940-1942) | ||
| + | Les lettres qui précèdent témoignent de la clairvoyance de leur auteur. Il savait, depuis 1933, plus précisément depuis 1936, que l’Europe courait à la catastrophe. Assailli, dans le meme temps, par les difficultés matérielles, | ||
| + | 196 | ||
| + | ne portaient plus que sur l’achat de quelques livres, sa garde-robe n étant pas renoiivelée depuis vingt ans. | ||
| + | Les événements | ||
| + | compromise par le grave accident d’auto survenu en 1937, tout le prédisposait à considérer les êtres, les choses, avec détachement. Il était entré, on le savait, d,e manière prématurée, | ||
| + | Pourtant, à l’heure du désastre, il étonnera chacun par son calme, son énergie, son dévouement. Dégoûté de l’égoïsme et de la lâcheté des hommes, indiciblement atteint par le malheur priblic, il se montrera digne et ferme devant l’occupant. Raffermi dans son désir de vivre pour servir.* | ||
| + | |||
| + | doute | ||
| + | |||
| + | de Charles, entreprendre | ||
| + | goût et sans | ||
| + | |||
| + | pénétré | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | Incarcéré à Fresnes pendant quatre semaines (mars- avril 1941 ), soi-disant parce qu’il n aurait pas déclaré, en temps utile, l' | ||
| + | Suivent encore quelques lettres à diverses personnes, datées de Soucy, et des cartes interzone. Les dernières sont adressées au fils d’un ami qui, après le bachot, | ||
| + | va par nécessité, | ||
| + | l’influence culteur.APRÈS | ||
| + | Saint-Pons (Hérault), hôtel Belot, le 9 octobre 1938 6 heures | ||
| + | ====Après Munich==== | ||
| + | A J.-C. | ||
| + | Mon vieux, | ||
| + | Ceci ne sera pas un récit de voyage. Deux après- midis de flânerie à pied dans les vallées de la Mon tagne Noire, avec un Daniel aussi silencieux que moi, m’ont amené à faire le point dans mes pensées très troublées : je comptais un peu sur ce voyage pour apporter quelque clarté à l’analyse des incertitudes qui ont commencé à se manifester — et avec quelle douloureuse acuité — quand, en mars, je me suis cru définitivement foutu : les événements de sep tembre devaient les accentuer, une fois passé l’hyper tension. | ||
| + | Mon énergie ne me semble pas diminuée : seule l’est mon infatigabilité : je prends mon parti d’une tendance au vertige quand je suis un sentier de corniche au-dessus d’une paroi verticale — même de moins de 20 mètres de haut, et d’une courbatureQUELQUES | ||
| + | quand j’ai marché trois heures, si ralentie que soit désormais ma marche. Je me sens alors quasi-vieillard, | ||
| + | Mais je ne suis plus certain, si je poursuis ma vie selon la formule adoptée depuis quelques années, de l’employer au mieux de mes capacités et de l’utilité générale. Sans doute ai-je connu, depuis dix ans, dans la tâche minuscule que je me suis imposé, un bonheur exceptionnel : celui d’avoir la certitude d’une active contribution à la création d’un petit nombre de bonheurs individuels. Peu importe, les déceptions que j’ai eues, puisque, malgré ma foi apparente en l’efficience de mon effort, mon scep ticisme du début quant à la vertu de cet effort me | ||
| + | fait sentir, comme une surprise imprévue, chaque satisfaction morale que provoque le succès pro fessionnel ou la fidélité d’affection d’un de mes anciens. Mais dois-je persévérer ? Ne serait-ce pas le fait d’un égoïsme absolu que de poursuivre l’obtention de ces joies sur lesquelles j’étaie ma vie — comme sur quelques affections familiales et sur de rares amitiés profondes. Ai-je le droit (je pèse mes mots) de concentrer tout l’effort de ma vie dans la forge de caractères loyaux, d’énergies viriles, et — autant que les sujets s’y prêtent — d’intelligences sainement analytiques ? Ces garçons ne souffriront-ils pas beaucoup plus — même si la boucherie universelle est retardée de plus d’un an — | ||
| + | |||
| + | I201 | ||
| + | que si, sans m’avoir rencontré, ils se laissent absorber dès la quinzième année par l’hypocrisie ambiante et l’avachissement européen ? Les vingt lignes que mon fils Roland m’écrivit le jour de sa mobilisation ne dénotent-elles pas une souffrance bien plus aiguë, une amertume plus douloureuse que les réactions d’une masse d’hommes moins affinés, moins perspi caces ? Suis-je dans la bonne voie en cherchant encore à créer une élite, à un échelon quelconque de la société ? En donnant le goût de l’initiative, | ||
| + | C’est entendu, la paix a été sauvée — et tout était là. Si Hitler — le seul homme qui ne change pas de programme — ne parvient pas très vite à notre isolement total, la paix sera encore sauvée les pro chaines fois qu’il augmentera le nombre de ses esclaves. Mais, à l’exception de Bénès, et, par tiellement, de Chamberlain, | ||
| + | Je ne peux pourtant | ||
| + | OUELOUES | ||
| + | |||
| + | tchèque. Mais, puisque je me suis donné la preuve de modestes aptitudes à l’organisation méthodique de quelque chose, ne devrais-je pas liquider Bel-Air, Soucy (comme si le boucher des Eyzies ne m’avait pas raté) et consacrer ce qui me reste de force à aider les réfugiés, les émigrés — juifs et chrétiens indifféremment — dont le nombre ne va cesser d’augmenter ? Voire foutre le camp dans quelque Amérique du Sud, comme fonctionnaire appointé d’une organisation quelconque pour me sentir utile, constructif ? Et pour souffrir moins amèrement de l’opposition constante entre mon caractère inchangé et la veulerie de mon époque ? | ||
| + | Cette incertitude n’est pas un caprice ; elle n’est pas seulement provoquée par les châtaigniers de la vallée du Jaur. Depuis plusieurs mois, je me suis posé la question plusieurs fois. Je ne m’en suis ouvert à personne. Tu ne le communiqueras donc à personne. Un jour, nous en parlerons. | ||
| + | A bientôt. Je file sur Bédarrieu et Saint-Guilhem- du-Désert. | ||
| + | Charles | ||
| + | ====L’OCCUPATION==== | ||
| + | Bel-Air, 14 j' uillet 1940 | ||
| + | A Mme C. C... | ||
| + | Mon | ||
| + | 203 | ||
| + | 170 chevaux dans les écuries, sous le hangar, dans la basse-cour de Soucy. Tout se passe bien ; on passe son temps à bénir le « Chef » ou le « Herr Direktor » (selon le grade de l’interlocuteur) qui a une forge si pratique, un atelier où il permet aux Fachleute de travailler, et qui condescend à donner de multiples explications à de paisibles cultivateurs silésiens. Et puis, il ne blague pas avec les infractions aux multiples « défenses » émises par lui à la craie sur tant de portes et d’ardoises. « Faut-il que vous ayez bien appris l’allemand pour écrire correctement tant de défenses que vous avez raison d’édicter » me fut-il dit hier. Ainsi, du moment que je suis là, les mêmes incidents s’aplanissent immédiatement. Mais je n’ai pas encore osé laisser mes bonshommes sans moi une journée, aucun de mes élèves et collaborateurs (3 enfants et 12 adultes) ne parlant un mot d’allemand. C’est pourquoi je ne suis pas retourné à Paris, malgré mon désir intense d’être beaucoup plus actif. | ||
| + | ====L’INCOMPRÉHENSION==== | ||
| + | 14 juillet | ||
| + | A Mme C. C... | ||
| + | Je conserve une sérénité absolue, quoique je n’aie eu de nouvelles que d’un de mes anciens. Ce dont je souffre abominablement, | ||
| + | |||
| + | 18 août 1940 | ||
| + | |||
| + | La ferme s’est peuplée ; nous sommes maintenant cinquante à table. Demain, j' | ||
| + | M | ||
| + | |||
| + | desquels ma construction sociale s’écroulera à l’automne. J'ai peu d’espoir d’obtenir les quelques dizaines de millions de francs nécessaires à l’extension d’activité que je leur souhaite... Je supporte admi rablement la chaleur et quinze heures d’occupation intensive quotidienne. | ||
| + | ====SI | ||
| + | Bel-Air, 31 juillet 1940 | ||
| + | ... A Roger L... | ||
| + | |||
| + | Vieux frère, | ||
| + | ... Tous nos proches, par le sang, sont sains et saufs... Hier j’ai reçu des nouvelles du neuvième de mes fils (sur plus de cinquante). | ||
| + | ... Je n’ai aucune inquiétude pour nos Marocains qui battent certainement leurs moissons... La seule mort qui me touche jusqu’à présent, et que peut- | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | être tu ignores encore, c’est celle de Raoul et Edith Sciama, ensemble, devant la Loire qu’ils auraient eu largement le temps de traverser à pied (si Raoul en était encore capable)... | ||
| + | Le 15 juin, des obus de petit calibre tombèrent sur le fleuriste et dans le parc, rien sur les maisons ; des mitrailleuses étaient postées à ma porte, et il y eut cinq victimes, étrangères au village. Tu devines si, ayant à ce moment quatre cents ou cinq cents réfugiés à calmer dans la ferme, je me félicitais d’avoir expédié outre-Loire tous mes gosses. Le 18 juin, dès qu’eût été inhumée une femme tuée en servant à boire aux soldats, et expédiés sur un hôpital deux blessés que j’avais soignés quarante-huit heures, le travail reprenait à Bel-Air, avec des réfugiés. Mon but, communiqué dès le 24 juin aux offices de placement, Caisses de compensation, | ||
| + | Offices de placement, Caisses de compensation : résultat zéro, comme l’hiver dernier. Action sociale (le vicaire général est un presque ami de vingt ans) : un gosse très fragile. Actuellement : je fais travailler cinq gosses (dont quatre des miens rentrés), deux excel lents cultivateurs, | ||
| + | est rentrée depuis peu. Certains de mes garçons (qui, tous, sont arrivés sans accroc dans les régions où ils devaient travailler, Berry, Saintonge, etc.) vont rentrer dès que les autorités françaises les laisseront revenir, avec les certificats que je leur ai envoyés. | ||
| + | Ma santé ne laisse rien à désirer : j’ai admirable ment supporté, en juin, neuf nuits sans me déshabiller (il fut des vingt-quatre heures où les portions chaudes que je servais de jour et de nuit aux fuyards type Callot dans ma cour aménagée à la Téniers, dépas sèrent largement le mille) ; en j uillet, j usqu’à hier matin, l’hébergement de quatre-vingt quinze chevaux, et tout le matériel et tous les hommes que cela représen tait, moi donnant des ordres, multipliant les écriteaux d’interdiction (moteurs, etc.), respectés par eux autant qu’il y a vingt-cinq ans. Je supporte, par contre, abominablement (car c’est la seule souffrance avec laquelle je m’éveille à 3 heures), la mollesse, l’ava chissement, l’incompréhension, | ||
| + | jadis chanter les louanges par une tante de Suzanne. Avec trois ou quatre de mes garçons qui n’aiment pas207 | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | |||
| + | la lâcheté, ce sera peut-être la seule solution pour mon foutu caractère. Je vous embrasse tous trois. | ||
| + | ====ÉLUCUBRATIONS | ||
| + | | ||
| + | Le ciel est par-dessus le toit | ||
| + | Si bleu, si calme | ||
| + | Un arbre dans le ciel qu’on | ||
| + | |||
| + | |||
| + | Nulle | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | Grandes Peurs de l’an Mil, des Guerres de Religion, du xvme | ||
| + | Argument | ||
| + | Qiie sera-ce l’hiver prochain si la famine réelle sévit dans les villes, avec son cortège classique de typhiques, de cholériques, | ||
| + | Les troupeaux de bétail humain ne fuiront plus « vers la Loire » mais simplement vers les champs contenant racines ou fruits. | ||
| + | Nous connaîtrons les razzias des campagnes par des tourbes citadines déchaînées. Aucune autorité locale ne pourra l’empêcher : on n’empêche pas les grandes marées de submerger les môles. | ||
| + | Roosevelt, sauras-tu empêcher l’Europe de som brer dans une telle misère et dans un si total déshon neur ? Je ne le crois pas. | ||
| + | 5 avril. J’ai terminé le volume mal composé et confus de P. sur l’Europe de 1848 à 1860 : épais fichier dépourvu de vie et d’esprit de synthèse. Il en ressort le rôle de plus en plus important joué par l’homme d’affaires (banquier, ingénieur, etc.), dans l’évolution politique des divers pays d’Europe : presque sans interruption, | ||
| + | Approchons-nous | ||
| + | annihilées par des organismes du capitalisme d’Etat, et un organisme européen international — sorte de banque de règlements internationaux à pouvoirs étendus — prendre en main non seulement le finan cement, mais le contrôle et l’organisation même d’entreprises d’intérêt public européen : industries alimentaires, | ||
| + | Après cette guerre, la plus absurde, la plus cruelle de toutes pour des dizaines de millions de civils, verrons-nous des Etats-Unis économiques d’Europe, qui n’empêcheront pas chaque groupe ethnique de vivre, de se gouverner politiquement, | ||
| + | Ce serait trop beau pour mes fils de voir cela : c’est donc une utopie stupide. Mais alors ? L’anarchie continuera-t-elle, | ||
| + | Il me semble de plus en plus certain que la puis sance victorieuse sera la Russie, puisqu’elle sera la seule intacte dans sa richesse, dans sa productivité aussi bien d’hommes que de matières premières ou fabriquées. | ||
| + | Dans quelle | ||
| + | 217 | ||
| + | Gibraltar ? Comment seront reçus par les peuples les émissaires polyglottes qu’elle déléguera à la russification du vieux continent européen désagrégé ? Le demi-instruit qui peuple les campagnes et les usines de l’Occident n’admettra l’évangile stalinien que dans la mesure où il croira en acquérir plus de bien-être ; si, comme probable, le salarié n’en acquiert que plus de papier-monnaie dévalué, et si le petit exploitant (cultivateur ou artisan) ne voit comme effet qu’une réduction croissante de sa liberté de travail et un asservissement quasi-total à une régle mentation sévère de sa productivité, | ||
| + | Je vois de moins en moins clair dans notre après- demain. Pourtant, quelque chose de nouveau devra naître : la féodalité de banquiers et d’industriels ne peut pas reprendre les gouvernails avec une puissance accrue. par les exigences des reconstruc tions essentielles. | ||
| + | 10 avril. -- La lecture pénible de « Matière et iné- moire» m’a laissé une impression décevante; sans doute l’absence d’élasticité de mon cerveau a-t-elle provoqué une disproportion entre l’effort que j’ai fait pour suivre les raisonnements de cet ouvrage dont j’avais oublié le détail, et le soulagement que j’éprou | ||
| + | vais à la fin d’un développement, | ||
| + | |||
| + | Contrairement aux lectures philosophiques que je faisais jadis, j’ai l’impression qu’un tel livre est | ||
| + | inutile, sinon pour la gymnastique qu’il impose au lecteur, au commentateur. La puissance de la pensée bcrgsonnienne ne parvient pas à me passionner | ||
| + | pour un problème impossible à résoudre avec une rigueur scientifique pure, problème tellement exté- rieur aux contingences que je ne puis m’y plonger avec foi, en oubliant les contingences. | ||
| + | Au contraire, | ||
| + | V Essai historique sur les sacrifices, que j’ai relues hier soir, après une quinzaine d’années, | ||
| + | et | ||
| + | tes, | ||
| + | LE | ||
| + | |||
| + | Pendant les années imminentes où la cruauté, la douleur et l' | ||
| + | ====RETOUR | ||
| + | Soucy, | ||
| + | |||
| + | A Mme C. C... | ||
| + | ... Rentré hier matin après quatre semaines de repos, de détente, de lectures historiques et philo sophiques (au moins 4.000 pages) et de suralimen tation en œufs, viande, cakes, pain d’épices, | ||
| + | colis... J’ai laissé pour dix à quinze jours de provi sions à mes compagnons de cellule, et j’ai fait d’innombrables heureux, pendant trois semaines, avec des dattes, confitures, œufs durs, tranches de salé et pains que nous ne pouvions consommer à trois. | ||
| + | Ayant pris toutes mes précautions vestimentaires, | ||
| + | la cellule de soleil jusqu’à midi en ouvrant la grande fenêtre, et comme j’avais eau courante et cuvette, je n’ai pas souffert un instant de quoi que ce soit | ||
| + | de matériel : seul me peinait l’état de nombreux garçons de 16 à 19 ans (pour des condamnations variant de dix mois à cinq ans) qui n’ont ni argent pour acheter à la cantine légumes, marmelade, café le matin, ni colis, car la ration de rutabagas distribuée est scandaleusement maigre (tripotages des cantiniers français). Je n’ai eu affaire qu’à des Français, la plupart braves types, quoique froussards, et évidemment mécontents de la surpopulation dont on leur impose la garde. Je suis content de pouvoir aider quelques gosses intéressants — orphelins — qui méritent une amélioration de leur ordinaire. | ||
| + | 4 mai 1941 | ||
| + | |||
| + | Carte de P... qui semblait ému par mon aventure : ce qui m’humilie de la part de ceux qui connaissent bien mon caractère. | ||
| + | Trois instructions contradictoires concernant lemulet, et provenant sans doute de fonctionnaires rivaux, sont arrivées à Fontenay en quarante-huit heures ! Le mulet attend donc patiemment chez moi l’heure de devenir saucisson. Nous sommes aussi philosophes l’un que l’autre, mais il est nette ment plus décati que moi... | ||
| + | Je suis constamment dérangé, soit par des amis ex-éplorés, | ||
| + | Je viens d’être sollicité pour Soucy, à deux heures d’intervalle, | ||
| + | |||
| + | Verlaine. | ||
| + | De quelque affaire qu’on s’occupe, quel que soit le haut ou bas fonctionnaire auquel on s’adresse, | ||
| + | le refus, un soir, de remettre à un détenu des brosses à habits et à cirage... qu’on lui remet le lendemain matin, etc. En a-t-il toujours été ainsi ? Est-ce un effet de l’impraticabilité d’une centralisation à outrance que l’on poursuit ? Est-ce au contraire un résultat d’une excessive décentralisation par laquelle peut se développer l’initiative des agents d’exécution | ||
| + | Pendant longtemps, j’ai attribué l’anarchie administrative à la mauvaise confection des lois, préparées, | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | 209 | ||
| + | 34 | ||
| + | de la vitalité aux avortons dégingandés issus du giron du Parlement. Il n’y a plus que des fonctionnaires qui pondent individuellement des circulaires sous leur responsabilité personnelle ou celle de leur supérieur hiérarchique direct. Or tous les textes sont encore plus confus qu’avant la mort du Parlement, | ||
| + | La société humaine prétendue civilisée a-t-elle toujours connu cette incohérence ? Même sous les régimes juridiques semblant les plus logiques et les plus rigoureusement codifiés ? Droit romain, droit canon ? — En ce cas, la philosophie du Droit est une pure spéculation de l’esprit, sans rapport avec la vie des hommes. Et le problème de gouvernement se réduit à ceci : éduquer, méthodiquement, | ||
| + | Comment Socrate me répondra-t-il dans « les Lois » de Platon, que je recevrai dans quelques jours ?210 QUELQUES | ||
| + | A quoi se raccrocher quand sera terminée la période sanglante de la guerre, suivie incontesta blement de famine européenne et d’un déséquilibre moral et social prolongé ? Il semble que, chez les grands et chez les petits, cette guerre, au stade actuel, ait intensifié tout ce qu’il y a de plus bas dans la nature humaine : égoïsmes dégénérant en cruautés, malpropreté morale aboutissant à la vénalité. Tout est absurde, irrationnel, | ||
| + | Morale | ||
| + | Respect | ||
| + | Goût du travail manuel ? Oui, dans la mesure où le travailleur trouve des aliments pour produire la force qui lui est nécessaire. Si l’ouvrier des villes trouve dans, les ressources du marché noir assez de calories pour assurer sa ration d’entretien, | ||
| + | Les sciences expérimentales ? Peut-être, dans la mesure où, inutilisables dans le développement des procédés de massacre, elles ne se tournent pas contre le bonheur de l’homme au lieu de le servir. | ||
| + | La science | ||
| + | |||
| + | |||
| + | Le culte de la force lui-même s’écroulera dans l’affaiblissement universel. | ||
| + | Les âmes sensibles, s’il en subsiste, en viendront peut-être à puiser leur raison de vivre dans une contemplation amoureuse de la nature: les nuages seront pour chacun ce qu’ils étaient pour Constable, et la branche de cerisier en fleurs ce qu’elle était pour les plus sensuels des graveurs japonais. | ||
| + | À quoi cela aboutira-t-il ? Chaque homme blanc ne deviendra pas tel qu’une vieille demoiselle anglaise toujours errante avec son aquarelle, son chevalet et son pliant. | ||
| + | De quoi vivront | ||
| + | Qu’absorberont | ||
| + | 212 | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | Que sera l’éthique d’après-demain? | ||
| + | |||
| + | Quelles seront | ||
| + | L’esprit sera-t-il apte à former un concept de la justice? | ||
| + | La fuite devant les responsabilités, | ||
| + | |||
| + | Combien de temps durera le nouveau Moyen Age, sans la pureté de la chevalerie, sans le génie de création artistique des moines et du peuple, sans la sentimentalité apaisante des poèmes anonymes ? Il n’a de commun avec l’ancien Moyen Age que l’ignorantisme — rendu plus prétentieux par la fausse connaissance que distribuent presse et radio et la violence des plus forts sur les plus faibles — violence que nul appel à la morale évangélique ne peut tempérer. | ||
| + | Seuls, peut-être, certains travailleurs mangeront (du moins dans les plus prochains mois d’hiver) : les feignants auront faim. Mais, à part cela, qui sera le plus heureux ? Le plus ignare, ou le plus cultivé ? | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | 213 | ||
| + | Le plus candide, ou le meilleur critique ? Le plus sensible, ou le plus indifférent ? Le plus ambitieux, ou le plus atone ? | ||
| + | C’est tout le problème de la civilisation et du progrès que je pose. En 1914-1918, j’ai nié le progrès humain. En 1918-1939, j ’ai cru à l’amélioration possible des individus, et à la création de potentiels de bonheur, par l’éducateur pour les éduqués : comme | ||
| + | j’en ai joui personnellement grâce aux tendresses familiales intelligentes dont mon enfance et mon adolescence furent comblées, et grâce aux amis que j’avais pu choisir. | ||
| + | Actuellement, | ||
| + | Le bonheur de l’individu pourra toujours être assuré par l’amour donné et reçu — et, dans une incontes table mesure, par la satisfaction du travail bien fait. | ||
| + | Mais le bonheur d’une | ||
| + | des hostilités) plus d’action sociale possible ? Un bonheur égoïste, d’une vie organisée de manière à faire plaisir à quelques êtres chers ? Des fleurs, un piano... Peut-être... | ||
| + | |||
| + | J' | ||
| + | Le 10 et le 11, le flot ininterrompu | ||
| + | qui foutait le camp. La France entière ne possédait pas une Citroën | ||
| + | Le 12 et le 13, les piétons, les bicyclistes, | ||
| + | Quel Jacques Callot évoquera jamais cette hideuse grande peur qui rassembla des millions d’êtres humains sur un petit nombre de routes. «Où allez- vous ? — Vers la Loire. » | ||
| + | Le 14, soldats désarmés, en débandade, isolés, hagards et perdus dans la foule ininterrompue des civils de toutes professions. | ||
| + | Alors j’ai | ||
| + | nages du pouvoir exécutif qui ont stimulé l’exode par leurs appels contradictoires, | ||
| + | Bel-Air, les cours de la ferme où s’affalaient ou s’agitaient des centaines d’humains, | ||
| + | |||
| + | ====FRESNES-PALACE==== | ||
| + | Bel-Air, | ||
| + | A Mme P. W... | ||
| + | Chère | ||
| + | Je trouve votre lettre au retour d’une absence de quatre semaines. N’ayant pas pris de vacances de Pâques depuis de longues années, je me suis offert un repos salutaire dans un Palace fort encombré à Fresnes. Autant mes proches, dont les Chevrillon, | ||
| + | se sont fait de bile, autant j’ai vécu cet incident (dont l’origine est comique) avec le sourire, me reposant, lisant des milliers de pages d’histoire et de philosophie, | ||
| + | Beautier continue à marcher remarquablement bien : je lui crois l’étoffe d’un as. Alapetite travaille avec énergie et vivacité : je me rends mal compte de son développement moral, je ne vois aucun symptôme d’une moindre indifférence de cœur vis-à-vis de qui que ce soit : il met sur le même plan tout et tous. Pendant mon absence, il ne s’est livré à aucune incartade particulière, | ||
| + | ====LA | ||
| + | Bel-Air, | ||
| + | A Mme C. C... | ||
| + | ... Les événements germano-russes me troublent profondément ; je me suis rudement trompé quand je donnais pour 1942 ou 1943 Staline vainqueur de l’Europe, sans guerre. Maintenant je ne vois absolument pas comment cela pourra se terminer... provisoirement, | ||
| + | 223 | ||
| + | il y a juste un an — la paix de compromis anglo- allemande sur le dos de la nation la plus méprisée d' | ||
| + | |||
| + | ====CARTES | ||
| + | 16 juillet | ||
| + | Si tu lis Pascal et Saint-Augustin, | ||
| + | 16 décembre | ||
| + | A Roger L... | ||
| + | Heureux des extraits de lettres de Bertrand : tant mieux s’il domine son hérédité de préjugés bourgeois et s’il s’attache avec élan au travail agricole... | ||
| + | ====LECTURES==== | ||
| + | Carte interzonc | ||
| + | 24 février | ||
| + | Le | ||
| + | drie et économique aux Roger ! Bel-Air a bien supporté ce février inlassablement glacial ; état sanitaire parfait ; 180 dans ma chambre-classe, | ||
| + | tout cela ne me permet pas de préciser dans mon esprit le temps que durera l’universelle misère, et quels seront les événements qui se produiront jus- quà ce que les citoyens d’Eurasie mangent de nouveau à leur faim. J’espère que Bertrand demeure plein de cran et de foi, qu’il apprend par cœur Hesiode (c’est mieux que les discours des ministres de TAgri culture depuis cinquante ans) et que ses parents sont aussi fiers de lui que chacun d’eux l’est de sa moitié. | ||
| + | ====BEL-AIR | ||
| + | 27 mars 1942 Cartes | ||
| + | A Roger L... | ||
| + | |||
| + | Heureux de la parfaite impression que vous a donnée Bertrand, quand tant de garçons de son âge sont faméliques, | ||
| + | 12 avril 1942 | ||
| + | ... Bel-Air sans histoire. | ||
| + | très somptueux, | ||
| + | malgré l’abondance de légumes que j’ingurgite, | ||
| + | intérieur | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | |||
| + | Carte interzone 23 mai 1942 | ||
| + | |||
| + | géants, | ||
| + | Dans | ||
| + | |||
| + | |||
| + | 26 avril 1942 | ||
| + | |||
| + | A Roger L... | ||
| + | ... Je corresponds avec la belle-fille de ta tante L..., pour des sujets alimentaires : son mari est moins mal qu’il y a deux mois. Pour elle comme pour d’autres je regrette que, du fait des vols répandus dans notre monde, Bel-Air n’ait plus ni lapins, ni volailles, et de moins en moins de cochons : celui destiné au prochain sacrifice pour mes gosses et nos prisonniers a pris, l’autre nuit, une direction inconnue. Chez un voisin on a déterré des pommes de terre la nuit qui succéda à leur plantation. Tout cela ne m’empêche pas de lire, dès que j’ai le temps, du Platon, du Goethe et du Renan : le premier m’agace, les deux autres demeurent mes bons amis. Et mes tulipes ont le même éclat que par le passé, et occupent leurs places rituelles parmi mes bibelots. | ||
| + | |||
| + | QUELQUES | ||
| + | Pentecôte, vingt-cinq éclaireurs, | ||
| + | Q »• 4 | ||
| + | ====UN | ||
| + | 3 août 1942 | ||
| + | A Roger L... | ||
| + | Aujourd’hui, | ||
| + | 227 | ||
| + | de l’Europe (ixe-xie siècle), je rapprends le partage de Lothaire dont nul ne m’avait jamais parle sans doute depuis Fallex ou Pagès (1). Bertrand va-t-il rester l’hiver aux Granges ? ou faire un stage dans une exploitation d’une autre région ? | ||
| + | |||
| + | ====CONSEILS PAR CARTES AU FILS D’UN AMI==== | ||
| + | 16 juillet | ||
| + | 14 août 1941 | ||
| + | A B. L... | ||
| + | Heureux de voir que tu as peiné et sans doute été heureux de ton effort dans une exploitation agricole dont la formule a évidemment toute mon approbation. L’école de la Roche-sur-Foron, | ||
| + | (1) Professeurs d’histoire | ||
| + | quoique, à mon sens, on y soit trop nombreux ; je ne connais pas le directeur actuel. Pas plus que la F.A.A.B.A., elle ne doit faire partie des établissements désorganisés par une récente loi. Tu fais erreur en croyant calmes mes dimanches et jours de fête : il y a encore dix trains par jour de Paris à Breuillet, et des bourgeois porcophiles ou patatomanes ne manquent pas de venir à la table de la ferme... , | ||
| + | 3 septembre | ||
| + | A B. L... | ||
| + | Il me semble que l’apprentissage pratique, dans la Drôme, sous la direction d’un homme que tu juges remarquable est une formule hivernale préfé rable à une école où l’élément enseignant laisserait peut-être à désirer. Quleques bouquins de l’Ency- clopédie agricole peuvent avantageusement rem placer des cours somnolents... | ||
| + | Ier novembre | ||
| + | Heureux de carte du père et du fils, et de sentir Bertrand tenacement attiré par la terre. Recom mande-lui comme livres généraux d’agriculture dans la collection Baillière, ceux de Diffloth (principa lement Le Sol et la Zootechnie) et de Vinguer Comment exploiter un domaine agricole. Après quoi il en achètera d’autres sur les sujets spécialisés qu’il choisira. Je suis l’ennemi des cours d’agriculture par corres-s | ||
| + | 229 | ||
| + | beaucoup | ||
| + | pondance pour les garçons susceptibles de lire en prenant des notes. Les trois quarts des dahlias | ||
| + | sont gelés | ||
| + | presque | ||
| + | l’état | ||
| + | parfait, je me chauffe bien et ne supporte pas le froid plus mal que les années précédentes. J’attends | ||
| + | impatiemment qu’on puisse se mettre aux travaux de printemps, car j’aurai sans doute à retourner tous mes blés d’automne ; le travail sera pressé et difficile. Je dispose de beaucoup plus d’engrais que je ne m’y attendais, j’ai même de la cianamide d’avance pour 1943 ; par contre, des semences impor tantes, celles des fourrages à croissance rapide dont j ’ensile une grande partie, vesces, pois, maïs, semblent presque introuvables. Et la pénurie de céréales | ||
| + | 7 février | ||
| + | Mon cher Bertrand, j’espère que l’hiver se poursuit au mieux pour toi, dans une saine atmosphère de travail, de lectures, de propos cordiaux, avec la conviction, pour chacun qu’il fait ce qu’il y a de mieux à faire actuellement. Ici, battages, nettoyages de grains, tri de semences, travaux de bûcherons, entretien du matériel, occupent aisément les jour nées. Voici plus d’un mois que neige et gel sévissent | ||
| + | secondaires | ||
| + | * | ||
| + | à | ||
| + | tout va bien, | ||
| + | LE DÉSASTRE | ||
| + | |||
| + | 230 | ||
| + | A B. L... | ||
| + | QUELQUES LETTRES | ||
| + | 16 février | ||
| + | Cher Bertrand, | ||
| + | Ne sois pas surpris de recevoir un livre récent de Dauzat. Je le trouve plus vivant et plus intelligent que la plupart des livres sur les villages de France, tout en te faisant grâce des conclusions très faibles : et nos garçons les plus intelligents le lisent avec plaisir. Le dégel ne vient pas. Sans doute tous les blés devront-ils être réensemencés ! Les travaux de mars-avril promettent d’être exceptionnellement difficiles, urgents et essentiels. | ||
| + | |||
| + | 27 mars 1942 | ||
| + | Ravi de ta joie et de celle de tes parents, lorsque vous vous êtes retrouvés et que tu as expliqué (du moins je l’espère) à ta famille extasiée l’art de régler le brabant ou le dosage des engrais dans tes terres. Il a cessé de geler le Ier mars : il n’y a donc qu’une douzaine de jours qu’on est rentré dans les terres. | ||
| + | Dans nos sables, les blés n’ont pas souffert de l’hiver, et les escourgeons sont spécialement beaux. Mais on ne rattrapera jamais les six semaines de retard, surtout quand, comme à Bel-Air, on a perdu deux chevaux sur six cet hiver et qu’on n’a pas de tracteur ; quatre bons bœufs achetés en novembre nous sauveront, mais en partie seulement.LE DÉSASTRE | ||
| + | 3 mai 1942 | ||
| + | 23I | ||
| + | J’espère que cela pousse et que tu commences à supputer les possibilités de la récolte prochaine. Ici, sécheresse intense, froides matinées. Nous plantons les patates, nous labourons à betteraves avec plusieurs semaines de retard. Les prés sont peu fournis, les blés d’hiver faibles. Je ne connais pas d’adresses d’éleveurs de chiens de berger, je sais que cela existe, mais je ne sais pas où. Je suis content de savoir que tu as acquis des connaissances moutonnières, | ||
| + | 8 juillet | ||
| + | |||
| + | A B. L. | ||
| + | J’espère que les méfaits de la sécheresse que tu m’indiques, | ||
| + | / | ||
| + | chose | ||
| + | |||
| + | rasant | ||
| + | ====INCARCÉRATION JACQUES-FERDINAND DREYFUS==== | ||
| + | i | ||
| + | V• | ||
| + | H* | ||
| + | juin le doryphore | ||
| + | depuis | ||
| + | Aucune | ||
| + | tu sais que, depuis quinze jours, | ||
| + | A Roger L... | ||
| + | Je présume que | ||
| + | ton cousin | ||
| + | Conseils | ||
| + | marche sans arrêt depuis qu’il fait beau. Nos blés sont très clairs, les avoines magnifiques, | ||
| + | il ne pullule | ||
| + | le pulvérisateur | ||
| + | |||
| + | ton cousin | ||
| + | =====DÉPORTATION===== | ||
| + | DERNIERS | ||
| + | (22 septembre | ||
| + | Convoqué le 24 août 1942 par les autorités allemandes, il quitte Soucy-Bel-Air, | ||
| + | Pourquoi s' | ||
| + | Pourquoi | ||
| + | Charles avait redoublé d’activité, | ||
| + | jusqu’au bout sur la brèche, on peut se permettre de penser qu’il a souhaité ne pas faire un geste vain : sans interprétation d’aucune sorte, on constate que ses derniers signes portent la marque de sa fierté et de son courage. | ||
| + | Incarcéré à Drancy, il y étonnera ses codétenus. L’un d’eux, rescapé, le commandant d’artillerie P.L.... dira : « Il nous dominait tous de sa taille, c’était un surhomme. » Transféré bientôt au camp de Pithiviers, il y retrouvera son frères Jacques qu’il précédera dans un convoi vers VAllemagne. A l’heure de son départ Charles lança deux suprêmes messages : l’un à son ami Adrien Paulian, l’autre à sa belle-sœur. Ses derniers mots à Paulian illustrent sa volonté intrépide. Elevé aux disciplines de Marc-Aurèle et de Vigny, fidèle à lui-même, il écrit : « Je me répète sans cesse les derniers vers de La Mort du loup.» | ||
| + | (1) Le Dr B. écrit à ce sujet, le 11 novembre 1950 : « Je me reproche toujours de n’avoir pas réussi à convaincre, certain samedi soir, notre ami que le seul salut était dans ce qu’il appelait « la fuite » et moi « le départ... »I | ||
| + | |||
| + | ====DÉPORTATION==== | ||
| + | |||
| + | A M | ||
| + | Jr | ||
| + | J | ||
| + | 5- | ||
| + | Mon vieux (i), tu transmettras à Roger (2) et à ma famille : Si, comme je le crains, Lily et ses filles (3) partagent notre sort, va voir ma tante (4), 197, bou levard Saint-Germain. Séparé de Jacques : il part ce soir pour l’Est. Moi, sans nul doute, demain... Je sais donc que Roger [Louvet] a une fille, je pars en bénissant cette enfant. Voilà la dernière phase, pour mes compagnons et pour moi, de la grande aventure ; jadis, en Sibérie, les uns revenaient, les autres pas. Il en sera de même dans six mois. Une de mes couvertures, | ||
| + | (1) Lettre adressée à son ami Paulian. | ||
| + | (2) Le chef de culture | ||
| + | (3) Sa belle-sœur, | ||
| + | (4) Mme Andrc Chevrillon, sœur de sa mère. | ||
| + | celui238 | ||
| + | personnes. Je demeure d’un calme absolu ; j’agis sur quelques bons compagnons, intellectuels, | ||
| + | je serai, je ferai ce que j’aurai à faire. Je penserai souvent à Patrice (1) que j’aime paternellement. Jacques est bien couvert et a, comme moi, quelques jours de provisions pour le voyage que nous ferons | ||
| + | dans d’abominables conditions d’hygiène. Je me répète sans cesse les derniers vers de La Mort du loup. | ||
| + | Famille, amis, enfants, j’emporte dans mon cœur la sensation réconfortante de votre tendresse, je vous aime et je vous bénis. Si Bel-Air me survit, bravo. Je vous embrasserai tous après l’hiver. | ||
| + | Charles. | ||
| + | 22 septembre | ||
| + | A Mme Jacques Ferdinand-Dreyfus. | ||
| + | Comme tu dois le savoir, Jacques est parti dimanche soir de Pithiviers, directement vers l’Est. Moi, revenu | ||
| + | (1) Un fils de Paulian. | ||
| + | (2) Du camp de Pithiviers.DÉPORTATION | ||
| + | 239 | ||
| + | ici pour la composition du convoi, je pars demain. Peut-être nous rencontrerons-nous encore en Lorraine ou plus loin ; peut-être pas. Il avait ses bons lainages et quelques jours de vivres. Moi aussi j’ai quelques vivres et je me suis fait donner chandail, manteau, couverture de rabiot. J’espère ne pas être séparé de très bons compagnons qui me trouvent tonifiant. Jacques est en très bon état et très courageux : il m’a promis de s’organiser en popote avec un brave garçon débrouillard et attentionné. Je sais quelle sera la cruauté pour vous, pour nous, de l’absence totale de nouvelles. Soyez patientes, courageuses. Nous nous reverrons. Espère Julien pas déménagé. Ma pensée ne vous quittera pas, ni Kiss ni les siens, ni Bel-Air à qui tu transmettras mes dernières pensées de France. Je vous aime, je vous serre dans mes bras. La France vivra. | ||
| + | |||
| + | =====APPENDICES===== | ||
| + | |||
| + | ====I. EXTRAITS DES STATUTS DE LA F.A.A.B.A.==== | ||
| + | Statuts | ||
| + | ... « Les apprentis devront être recrutés de préfé rence parmi les pupilles de la nation et par la suite parmi les enfants dépourvus de moyens... | ||
| + | Aucune question confessionnelle ne se posera ni dans le choix des apprentis ou du personnel, ni dans renseignement qu’ils recevront... Il sera loisible aux apprentis de se livrer, en dehors de l’établisse ment, à toutes pratiques d’ordre confessionnel, | ||
| + | Le | ||
| + | Develle, sénateur de la Merise, ancien ministre de VAgriculture ; le suivant était M. Queuille, ministre de rAgriculture, | ||
| + | L' | ||
| + | |||
| + | ====EXTRAITS DES RAPPORTS ANNUELS==== | ||
| + | 1929 | ||
| + | « | ||
| + | tions, et qui, souvent, suivent leur chemin avec un succès inespéré. Comme nous le prévoyions, | ||
| + | « | ||
| + | QUELQUES | ||
| + | 245 | ||
| + | « Un de nos plus chers enfants, Roger Guitet, victime en juillet d’un accident navrant, est décédé, après sept mois d’hôpital pendant lesquels il a héroï quement enduré les pires souffrances ; ceux qui l’ont connu garderont toujours de lui le plus doux et le plus émouvant souvenir. Avec nos anciens, nous avons été touchés par la mort subite de Jean Harand, » | ||
| + | M• | ||
| + | Juin 1933 | ||
| + | |||
| + | ... « L’instabilité universelle | ||
| + | Mars 1935 | ||
| + | « Certains de nos disciples, âgés de 18 à 30 ans, comprennent avec lucidité les motifs des obstacles qu’ils rencontrent et l’impossibilité d’un retour imminent à la vie facile ; ils aiment et poursuivent tenacement leur métier, soutenus par la conviction que, dans l’anarchie actuelle, ce métier demeure le plus sûr de tous pour ceux qui l’exercent avec compétence et sagesse ; ils témoignent de stabilité morale dans un milieu souvent désaxé et aigri : la mentalité de ces jeunes gens est, pour le fondateur, la récompense inespérée et réconfortante de quinze années d’efforts.»QUELQUES LETTRES | ||
| + | Mai 1936 | ||
| + | ...« A douze reprises, nous avons procuré des places à nos anciens ; d’autres en ont trouvé sans notre concours ; parmi ceux qui sont restés à la terre, il n’y a eu aucun chômeur... Les salariés de 17 ou 18 ans gagnent 250 à 350 francs par mois, logés et nourris. | ||
| + | Leurs aînés qui sont à leur compte ne s’enrichissent pas, mais ne s’endettent | ||
| + | Nous remercions | ||
| + | en cette | ||
| + | période | ||
| + | de toute sorte. » | ||
| + | |||
| + | ====LA | ||
| + | |||
| + | * //De 1919 à 1931// | ||
| + | |||
| + | « Qui fait fonctionner ce chantier de travail, dispersé sur plus de 2 km. ? Une trentaine de garçons de 13 à 18 ans, encadrés par un chef de culture et un ou deux anciens apprentis promus contremaîtres. | ||
| + | ... A Bel-Air, tout est mesuré ou pesé, compté, inscrit par les apprentis. A tour de rôle, ils tiennent pendant plusieurs mois les divers livres de compta bilité agricole : registre des terres, où, parcelle parQUELQUES | ||
| + | parcelle, ils notent toutes les façons culturales effec tuées et les productions obtenues ; livre de laiterie, livre de porcherie, livre de production d’œufs, livre de clapier, livre de magasin, compte d’essence pour les travaux intérieurs. A toute date, on peut faire, par les livres, l’inventaire de tous les produits emma gasinés, grains, tourteaux, engrais, etc. On sait et on peut évaluer en argent ce que consomme et produit chaque année un champ, une vache, une truie, une poule ou la batteuse. | ||
| + | |||
| + | |||
| + | Une classe a lieu d’octobre à mars, chaque soir avant dîner, pendant une heure et demie au plus ; elle ne comporte jamais de cours dictés. Lectures sur tous sujets, économiques, | ||
| + | agricoles | ||
| + | J’ai quelquefois de la peine à faire saisir aux familles ou à leurs conseillers que la profession ensei gnée à la F.A.A.B.A. ne convient ni à des arriérés mentaux, ni à des organismes chétifs, ni à des chena pans en herbe. Si l’instituteur dit de l’enfant : « Il n’obtiendra jamais son certificat d’études » ; si le médecin dit : « Il se portera mieux à la campagne » ; si l’infirmière sociale dit : « Il faut le séparer de sa famille » ; ce ne sont pas là des motifs suffisants pour tenter de lui faire calculer le prix de revient du kilo de porc, de l’asseoir à 15 ans sur la moisson neuse-lieuse, | ||
| + | L’agriculture, | ||
| + | Sans doute un simple d’esprit peut-il, s’il est adroit et consciencieux, | ||
| + | lorsque, ambitieux, il rêve de diriger jeune l’exploi tation d’autrui : mais quelle joie et quelle fierté si, à 24 ans, premier commis, chef de culture ou métayer, il ne doit qu’à lui-même l’indépendance dont il | ||
| + | jouit dans la direction | ||
| + | ... Pourquoi 30 % des apprentis placés à la fin de leur apprentissage, | ||
| + | Le séjour à la caserne, école de paresse, où triomphe celui qui sait le mieux esquiver les corvées ou les responsabilités, | ||
| + | ... Ceux qui, par leur travail, | ||
| + | |||
| + | justifient les méthodes de la F.A.A.B.A. | ||
| + | fiance dont ils sont l’objet ; ceux qui, par les services qu’ils rendent à leurs employeurs, se montrent dignes des services qui leur ont été rendus à Bel-Air, | ||
| + | peuvent se dire les principaux artisans du déve loppement heureux de l’œuvre. Aussi est-il naturel que certains d’entre eux soient unis à la F.A.A.B.A. par le lien juridique le plus étroit. | ||
| + | ... Lorsque le fondateur disparaîtra, | ||
| + | 7 | ||
| + | 17 | ||
| + | 4i | ||
| + | 61 | ||
| + | 193 | ||
| + | 229 237 | ||
| + | Appendices | ||
| + | |||
| + | =====Table des matières===== | ||
| + | |||
| + | * Introduction | ||
| + | * I. Jeunesse. | ||
| + | * II. La guerre de 1914. Lettres à Madame A.C. | ||
| + | * Alten-Grabow (1917-1918). | ||
| + | * Saint-Nicolas, | ||
| + | * Soucy (1919-1939) | ||
| + | * III. L’entre-deux | ||
| + | * La F.A.A.B.A. | ||
| + | * Lettres à deux anciens de Bel-Air (13 septembre 1922 - 13 décembre 1937) | ||
| + | * IV. Le désastre. | ||
| + | * Lettres (1938-1942) | ||
| + | * V. Déportation. | ||
| + | * Derniers messages (22 septembre 1942) | ||
| + | * Appendices | ||
| + | |||
| + | ---- | ||
| + | |||
| + | * ACHEVÉ D’IMPRIMER LE I-II-MCMLI SUR LES PRESSES DE LANG BLANCHONG ET Cie, 30, RUE DU POTEAU À PARIS, CE RECUEIL DE LETTRES EST TIRÉ À TROIS CENTS EXEMPLAIRES NON MIS DANS LE COMMERCE. | ||
| + | |||
| + | ---- | ||
| + | |||
| + | ====Bibliographie==== | ||
| + | |||
| + | * Charles Ferdinand-Dreyfus, | ||
